Sonya Yoncheva, la femme sans ombre

Paris mon amour - Sonya Yoncheva

Par Clément Taillia | mar 27 Janvier 2015 | Imprimer

Florez hier, Beczala demain et Yoncheva aujourd’hui célèbrent l’opéra français. Pourquoi cet enthousiasme en cascade ? Pour vendre des disques dont la pochette exploite savamment des mots vendeurs (« Paris », « amour »…) et des cartes postales de la Tour Eiffel et de la Butte Montmartre, comme le fit Woody Allen avec Midnight in Paris, soufflent les uns, soupçonneux. Pour emboîter le pas d’une vague qui, de Meyerbeer à Berlioz et de Londres à Berlin, porte à nouveau sur sa crête un répertoire longtemps englouti, répondent les autres, plus subtils. Mais voyons, par amour !, semblent rétorquer de concert Sonya Yoncheva et ses yeux mutins sur la pochette de son premier récital.

De cet amour, ne doutons pas : en quittant sa Bulgarie natale, c’est après tout vers une ville francophone, Genève, que Sonya Yoncheva se tourne pour parfaire sa formation. Et c’est de Genève que William Christie la remarque, l’enrôle dans son Jardin des Voix et lui permet de recueillir, en France, les premiers grands succès de sa jeune carrière. Ne doutons pas, surtout, que cet amour est réciproque : les habitués de l’Opéra Bastille se souviennent des longues ovations qui ont salué, en septembre 2013, la Lucia de celle qui, quelque temps auparavant, faisait déjà basculer l’Opéra-Comique dans Les Pêcheurs de perles de Bizet, et les lillois se rappellent sa très sensuelle Poppée…

Sonya Yoncheva elle-même, ne semble d’ailleurs pas douter un instant de cet amour, qui traverse son récital avec l’insouciance un peu effrontée de ceux à qui rien ne résiste. Car bien sûr, rien ne lui résiste. Sa voix aurait du mal à être plus solide, plus saine ou plus intègre – même si, par intermittences, le vibrato lui inflige quelques éclats métalliques. Elle est même  presque unique en son genre, ou en tout cas très facilement identifiable, avec ce pourpre qui vient pimenter un peu la légèreté naturelle du format. En chemin, on entend avec plaisir des airs assez peu connus, ou pas connus du tout : celui des Cent vierges de Lecocq, qui clôt le disque, est une perle, surtout chanté avec cette candeur… Mais si l’on croit, comme Chateaubriand, qu’ « il y a un charme au fond des souffrances », il nous sera permis de penser que c’est précisément de charme et de souffrances que manquent  les extraits du Cid, des Contes d’Hoffmann, d’Hérodiade ou de Sapho. La baguette de Frédéric Chaslin est pourtant assez poétique et inspirée pour être un guide précieux : avec lui, « Ô ma lyre immortelle » devrait refléter toutes les ombres de l’âme humaine.

Dorée du soleil qui baigne une carrière encore printanière, Sonya Yoncheva n’a pas d’ombre : plus que « Ah fors’è lui » c’est « Sempre libera » qui sied à sa voix insolente, à sa technique carnassière, à son tempérament conquérant. Comment le lui reprocher ? En espérant voir un jour cette authentique bête de scène endosser Thaïs ou Salomé (de Massenet !), reconnaissons à son premier disque son excellente facture, son originalité, et témoignons-lui notre reconnaissance – ou mieux : notre amour !

 

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