L’âge d’or de retour

Piotr Beczala : The French Collection

Par Jean-Marcel Humbert | lun 16 Février 2015 | Imprimer

Piotr Beczala sera le prochain Faust de l’Opéra Bastille (mars 2015), un rôle qu’il interprète depuis des années.  A la sortie du Liceu en 2011, nous écrivions  « le grand triomphateur de la soirée est le polonais Piotr Beczala, le plus beau Faust qu’il nous ait été donné d’entendre depuis Nicolaï Gedda, qu’il a dû beaucoup écouter. La technique est impeccable, la projection égale dans tous les registres, l’articulation du français est exemplaire et la puissance de sa voix lumineuse n’empêche pas les nuances. Il est surtout confondant de naturel et d’aisance. Qui plus est, son timbre se marie parfaitement avec celui des ses partenaires. Une prestation exceptionnelle. »

Prenant le temps de passer, comme tant d’autres vedettes d’aujourd’hui, par la troupe de l’opéra de Zurich, Piotr Beczala a commencé une brillante carrière internationale il y a une dizaine d’années (voir son portrait dans notre Encyclopédie subjective du ténor). Il est aujourd’hui, à l’approche de la cinquantaine, dans la plénitude de ses moyens. La magnifique carte de visite vocale qu’il nous présente aujourd’hui sous la plus hideuse des pochettes de disque (dans le plus pur genre affiche de campagne électorale), est entièrement consacrée à l’opéra français et en français, langue dans laquelle il excelle – bien qu’il ne la parle pas. C’est un répertoire qu’il connaît bien et même s’il a bénéficié pour cet enregistrement des conseils de la répétitrice Véronique Werklé, il a prouvé depuis longtemps qu’il y était très à l’aise. Et l’infime pointe d’accent qui lui reste parfois ne fait qu’ajouter aux inflexions charmeuses de cette voix ensoleillée et puissante (voir la bande-annonce filmée pendant l’enregistrement, avec interviews du ténor et du chef).

La notice d’accompagnement du CD souligne ses modèles, Bjorling, Gedda et Kraus, excusez du peu, mais aussi Jean de Reszke, Polonais d’origine, dont les rares enregistrements sur cylindre sont quasi inaudibles, mais qui fut en fin de carrière un enseignant reconnu. L'auteur du texte de présentation, Jürgen Kesting, y rappelle également les intéressants préceptes de Gounod, que plus d’un chanteur français aurait tout intérêt à méditer : « [La prononciation] doit être claire, nette, distincte, exacte, c’est-à-dire ne laisser à l’oreille aucune incertitude sur le mot prononcé. Elle doit être expressive, c’est-à-dire peindre à l’esprit le sentiment énoncé par le mot lui-même. Pour tout ce qui concerne la clarté, la netteté, l’exactitude, la prononciation prend plutôt le nom d’articulation. L’articulation a pour objet de reproduire fidèlement la forme extérieure de la parole. Tout autre est le rôle de la prononciation. C’est par elle que l’on fait exprimer au mot la pensée, le sentiment, la passion … L’articulation donne la netteté ; la prononciation fait l’éloquence. »

Chaque air de cet enregistrement exceptionnel est un exemple de style, avec toute une palette de nuances, une voix riche de multiples couleurs, une technique qui lui permet d’enchaîner des passages où d’autres sont forcés de couper pour respirer. Même si tout l’ensemble se situe au plus haut niveau, certains moments sont encore plus particulièrement remarquables : la qualité naturelle du contre ut rayonnant de l’air de Faust, le si bémol pianissimo de « La fleur que tu m’avais jetée… », les si bémol également de l’air de Roméo, et plus encore la reprise pianissimo de l’air de La Dame blanche qui pourtant n'est pas dans son emploi. On admire également globalement l’art des inflexions, la chaleur du timbre, l’intelligence de l’expression, la clarté et la puissance de la voix. Au-delà de la technique, chacun ressentira à l’écoute de cette magnifique leçon de chant français une forme d’émotion à la mesure de sa propre sensibilité. Piotr Beczala prouve ici qu’il est bien, dans son emploi, l’un des plus grands ténors de sa génération.

Enfin, il transparaît une nette complicité entre le ténor et le chef Alain Altinoglu sous la direction de qui l’orchestre national de Lyon déploie de fort belles sonorités. Plus que d’un simple accompagnement, il s’agit là d’une véritable fusion musicale.

 

 

 

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