Prends garde à von Otter

Carmen

Par Christophe Rizoud | lun 26 Novembre 2012 | Imprimer
 

En 2002, le prestigieux festival de Glyndebourne offrait à Anne-Sophie von Otter l'occasion d'interpréter sa première Carmen. Dans une mise en scène de David Mc Vicar, la mezzo-soprano suédoise tentait l'impossible alliance de ses glaces nordiques originelles avec le feu méditerranéen de la bohémienne mise en musique par Georges Bizet. Un DVD commercialisé en 2003 a permis de juger de l'adéquation théâtrale de von Otter a un rôle dont la première des exigences n'est pas vocale. Les photos reproduites à l'intérieur de ce luxueux livre-CD apportent un début de réponse qui surprendra les plus sceptiques. Libéré de l'image, ce qu'il nous est donné à écouter ici n'en est pas moins déconcertant. Car, à rebours de ce que nous aurions pensé, cette Carmen tient plutôt bien la route. Comme déjà constaté avec von Otter, le disque vient contredire l'expérience souvent décevante du direct. La voix a besoin de micros pour convaincre tout comme la beauté de certaines actrices n'existe qu'à travers la caméra. Un défaut de puissance en est la raison mais pas seulement. La phonogénie d'un chant qui en salle peine à rayonner, rend ici l'interprétation plausible. Évidemment, pour imposer un rôle contraire à son tempérament, la chanteuse a tendance à appuyer le trait mais bien moins que d'autres dont Carmen a priori est davantage inscrite dans les gènes. La prononciation du français est impeccable. L'interprète du répertoire baroque se devine derrière le galbe de la vocalise, mieux dessinée que souvent. Seul le duo final expose les limites d'un registre grave dont on imagine que les spectateurs de Glyndebourne furent totalement privés. Pour autant, la chanteuse ne cherche pas à masquer ses faiblesses par quelques artifices de mauvais ton. L'expression, si elle n'est pas toujours naturelle, se montre juste. Pari gagné donc, contre toute attente à l'exception des dialogues parlés, déclamés sans accents, mais mordus et griffés comme si von Otter voulait à tout prix nous persuader du caractère félin de la gitane.

 
Notre avis aurait-il été le même si la direction d'orchestre avait confié à un autre que Philippe Jordan ? Pour ses débuts sur le sol britannique, celui qui n'était pas encore le directeur musical de l'Opera de Paris expose les qualités qu'on lui reconnaît aujourd'hui . Sa lecture est un modèle d'équilibre : vivante sans débordements folkloriques, sensible sans mièvrerie, intelligente sans excès d'intentions. Autour du couple formé par ce chef d'exception et cette Carmen imprévue, évolue une poignée d'artistes, non francophones pour la majorité mais idiomatiques à quelques broutilles près. Sans jamais démériter, Marcus Haddock n'offre pas de Don José un portrait inoubliable. Question de charisme vocal mais après tout, tel n'est-il pas le vrai visage du brigadier, un homme ordinaire débordé par une passion dont il n'a pas l'envergure ? Partant de là, Lisa Milne est irréprochable en Micaëla sans goût ni couleurs et Laurent Naouri nous semble idéal en Escamillo plus matamore qu'orgueilleux. Seules ombres à ce tableau de famille homogène, la Frasquita aux aigus courts de Mary Hegarty et l'abus de bruitages : rires, coups, cris qui viennent polluer le plaisir inattendu de l'écoute.

 

 

 

 

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