Quand les petits maîtres ont du génie

Ulisse all'isola di Circe

Par Bernard Schreuders | lun 26 Mai 2014 | Imprimer
 
Parmi les œuvres toujours plus nombreuses qui émergent des oubliettes de l’Histoire, l’intérêt de certaines ne saute pas d’emblée aux oreilles et, avouons-le, il nous arrive de penser qu’elles auraient tout aussi bien pu continuer à y sommeiller. Esprit de lucre surfant sur la mode, snobisme, passéisme, quelquefois teinté de nationalisme, semblent motiver plus d’une résurrection que des qualités strictement musicales n’auraient guère pu fonder. Ces entreprises pour le moins discutables ont même fini par susciter la méfiance des mélomanes à l’égard des prétendus chefs-d’œuvre que le marketing tente de leur vendre. En l’occurrence, si vous n’avez probablement jamais entendu parler de Gioseffo Zamponi, rassurez-vous, son Ulisse all’Isola di Circe méritait largement d’être exhumé. Le premier opéra joué et conçu dans les Pays-Bas du Sud (1650), lequel aurait également, s’il faut en croire la légende, éveillé le goût de Christine de Suède quelques années plus tard, offre beaucoup plus qu’un intérêt historique ou anecdotique. C’est là une partition inventive, luxuriante et charmeuse à souhait qui, observe Leonardo Garcia Alarcón, constitue aussi « une habile synthèse des genres romain et vénitien ». Dès 2004, ce dernier encourage Stéphanie de Failly, qui vient de fonder son ensemble Clematis, à l’étudier tandis que le musicologue italien Jolando Scarpa en assure la première édition moderne à partir de l’unique manuscrit conservé à Vienne. Le 29 avril 2006, le Festival du Printemps Baroque du Sablon accueille sa recréation le temps d’un concert placé sous la direction d’Alarcón. Mais il faudra encore attendre six ans pour qu’Ulisse soit remonté et enregistré par Ricercar.
Pour célébrer les noces de sa nièce, Marie-Anne, avec le roi d’Espagne Philippe IV, l’archiduc Léopold-Guillaume de Habsbourg, gouverneur des Pays-Bas, s’adresse au danseur à la mode qui vient de rejoindre sa cour, Giovan-Antonio Balbi, lequel chorégraphiait, un an plus tôt, à Paris, l’Orfeo de Rossi, et lui commande un spectacle à la hauteur de l’événement. Le baladin recrute à son tour le scénographe Angelini, puis le librettiste Ascanio Amalteo et développe, peut-être sur une musique de Bernardino Grassi, hélas disparue, Le Ballet du Monde. Celui-ci fournit les intermèdes dansés du drame mythologique de Gioseffo Zamponi, compositeur d’origine romaine entré au service de l’archiduc en 1648 dont, par ailleurs, nous savons très peu de choses.
Grand opéra à machine, avec ses neuf changements de décor et force prodiges (chars de Neptune et de Vénus, nuées de Mercure, vaisseau d’Ulysse, aigle de Zeus, etc.), Ulisse all’Isola di Circe devait aussi bénéficier d’un tout autre effectif instrumental que celui mis à la disposition des compositeurs dans les théâtres publics vénitiens. C’est du moins l’hypothèse retenue – et argumentée – par les artisans de cette redécouverte. S’appuyant sur les archives de la cour et la participation de musiciens urbains aux cérémonies officielles de l’époque, ils complètent les treize cordes et un opulent continuo (luths, gambes, guitare, lirone, harpe, clavecin, épinette et orgue) avec des percussions variées et surtout une foisonnante section de vents (flûtes, cornets à bouquin, cornet muet, bassons, trombones et chalemies [hautbois]). Non seulement Leonardo Garcia Alarcón colore ritornelle et sinfonie, associant les protagonistes à un timbre particulier pour mieux les caractériser (Neptune par les trombones, Mercure par les flûtes aiguës, …), mais il écrit aussi plusieurs accompagnements absents du manuscrit et improvisés par les interprètes lors de la création. A la tête de l’ensemble Clematis et de sa Cappella Mediterranea, le jeune chef argentin peint à fresque ou à l’aquarelle avec la même dextérité et restitue l’ouvrage dans la plus somptueuse des parures.
L’écriture d’Ulisse all’Isola di Circe évoque irrésistiblement celle de Cavalli et Zamponi en a probablement subi l’influence, même si nous ne savons rien de son parcours entre 1642 et 1648. Toutefois, loin d’être un imitateur servile, il sait innover et enrichit son recitar cantando, remarquablement souple et expressif, de nombreux ariosi à la manière de Rossi, de duetti, trios et ensembles, voire de brefs, mais brillants épisodes polyphoniques (les divinités réunies au III ou le chœur final). Ses joutes animées (Vénus et Mercure) ne sont pas sans rappeler la vigueur du stile concitato d’un Monteverdi et Zamponi excelle aussi bien dans le pathétique (l’enivrant duo d’Ulysse et Circé sur basse obstinée) que dans le registre bouffe, Argesta, truculente et redoutable servante de la magicienne, offrant un rôle en or à Dominique Visse qui se surpasse. Certes, Neptune s’incline devant « Philippe le Grand » dans le prologue et l’épilogue fête l’union du souverain espagnol avec Marie-Anne d’Autriche, mais l’essentiel de l’opéra se concentre sur les mésaventures d’Ulysse, convoité, puis séduit par Circé et objet d’une âpre rivalité entre les dieux jaloux.
Son délicieux soprano encore emperlé de rosée semble fait pour incarner l’Amour, cependant, Mariana Flores, l’inoubliable Rad d’Il Diluvio Universale de Falvetti, sait adopter le ton impérieux qui sied à Vénus et nous convainc de sa détermination face au Mercure, tout aussi juvénile et agile, de Zachary Wilder, applaudi cette saison dans l’Elena de Cavalli (Iro) et dont le grain encore tendre en 2012 a depuis lors mûri. Quant au vétéran Furio Zanasi, il prête les reflets ondoyants de son baryténor et sa déclamation raffinée au trop humain héros de l’Odyssée. Une telle leçon de chant et de rhétorique surexpose les fins de phrase souvent inaudibles et l’italien atone de Céline Scheen, touchante mais précaire Circé, sans parler de l’alto flageolant et cotonneux de Fabian Schofrin (Satiro). Heureusement, la verve des instrumentistes compense ses carences et rend justice au savoureux ballet burlesque sur lequel se referme le premier acte. Parmi les autres rôles secondaires, dans l’ensemble fort bien tenus, signalons encore l’Euryloque plein de sève et de mâle assurance de Fernando Guimarães et le majestueux Neptune campé par Sergio Foresti. Espérons qu’Ulisse all’Isola di Circe retrouvera les planches, car il recèle un formidable potentiel dramatique qu’Alarcón et sa fine équipe laissent bien plus qu’entrevoir.
 
 

 

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