Tout terrain, tout confort

Rachel Willis-Sørensen, Album solo

Par Dominique Joucken | ven 08 Avril 2022 | Imprimer

Dans sa récente interview, Rachel Willis-Sørensen nous confiait sa soif inextinguible de répertoires. A l'écoute de son premier album solo, cette versatilité apparaît bel et bien comme un atout majeur. C'est qu'elles ne sont pas nombreuses, les chanteuses actuelles qui peuvent enchaîner de facon crédible le premier acte de La Traviata, Donna Anna, Mimi et la Veuve Joyeuse. Si on ajoute Les Vêpres siciliennes ( en francais, s'il vous plaît), Desdémone, Rusalka et la redoutable Leonora du Trouvère, on peut vraiment parler d'exploit.

Le premier secret de cet encyclopédisme vocal est une technique à toute épreuve. Mûrie en troupe à Dresde pendant trois ans, Rachel Willis-Sørensen a pris le temps de bâtir sa voix avec sagesse. Le fait qu'elle ait réalisé ses débuts discographiques en donnant une simple réplique à Jonas Kaufmann est déjà signe de modestie et d'un souci de faire les choses dans l'ordre. La seconde clé de la réussite est que la soprano américaine ne confond pas curiosité et boulimie. Malgré les propositions incessantes, elle a eu le courage de dire non aux agents et directeurs qui lui proposaient Brünhillde, Senta ou Sieglinde, alors qu'elle en avait et le physique et les moyens. Elle a préféré se concentrer sur le polissage d'un instrument qui lui permet aujourd'hui de délivrer un chant où l'on ne sait ce qu'il faut louer le plus ; la beauté éthérée des pianissimi à la Caballé ? La rondeur d'un timbre qui ne s'indure jamais ? La puissance qui, si elle n'est jamais donnée à fond, surplombe toutes les plages du disque comme une ombre tutélaire ? La caractérisation très poussée de chacun des rôles ? Tout est bon dans ce disque, qu'on sent réalisé avec un soin et une patience infinies, et qui doit aussi beaucoup à Frédéric Chaslin, Pygmalion à la fois ravi de sa statue et attentif à la guider, avec un orchestre du Teatro Carlo Felice de Gênes à la sonorité charnue, magnifiée par une prise de son de référence.

On l'a dit, tout est admirable dans ce disque-carte de visite qui donnera sans doute bien des idées à des chefs, des collègues chanteurs ou des directeurs de casting. Cependant, puisque c'est ainsi que l'exercice de la critique se doit d'être, on se risquera quand même à une brève hiérarchisation au sein des réussites. Une Violetta de rage et de feu, couronnée par un superbe aigu, laisse un peu dans l'ombre une Hélène des Vêpres certes bien chantante et impeccablement vocalisée, mais dont le francais peut encore être amélioré. Donna Anna est du plus pur sublime, à condition d'accepter un style de chant à l'ancienne, qui ne tient guère compte des acquis musicologiques, et où passe plus d'une fois la silhouette de Birgit Nilsson. Desdemona touche au cœur, mais gageons que la caractérisation gagnera en intensité au fil du temps. Mimi est déjà celle d'une artiste accomplie, et on ne voit pas très bien ce qui pourrait s'ajouter, surtout quand le Rodolfo est un Jonas Kaufmann en lévitation qui rend la politesse a sa partenaire 5 ans après leur album en commun. On l'a dit, la Leonora du Trouvère est redoutable. Depuis quand ne l'avions-nous pas entendue chantée comme cela, avec ce mélange de précision et de conviction ? Sans doute depuis une certaine Sondra Radvanovski un soir de 2010 au Met de New York. On sait la carrière qu'elle a réalisé après.

Finalement, avec son éventail très large, sa réussite musicale, son minutage généreux et son packaging soigné, ce CD est idéal pour faire découvrir à un non-initié les beautés de la voix féminine à l'opéra. Si vous avez un ami encore néophyte, n'hésitez pas. Rachel Willis-Sørensen sera la meilleure des guides. Le compliment n'est pas mince.

 

 

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