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Johannes Passion

Par Hugues Schmitt | jeu 28 Avril 2011 | Imprimer
Avant qu'on ne se mette en tête de faire des Passions de Bach des mobiles de Calder évanescents et dégingandés, ou d'y découvrir une suite d'effrénées danseries, l'on pensait qu'il s'agissait là d'un âpre et implacable supplice. Dieu seul sait pourquoi.
 
Dans l’enregistrement réalisé en 1960 par Eugen Jochum, l'angoisse naît immédiatement. Elle est partout : dans le vibrato serré des cordes, dans l'aigreur sardonique du clavecin, dans les spires étouffantes d'interminables contrepoints qui enserrent continument leur proie et qui l'entraînent dans des replis de plus en plus secrets et des couleurs tonales de plus en plus sombres. Elle est dans la spasmodique thrénodie du chœur liminaire. La fatalité évangélique se déploie dans toute sa rigueur, parce que c'est de la plus absolue rigueur que procède l'œuvre, comme s'il fallait que l'accomplissement de ce qui est Ecrit requît l'écrit le plus pur et le plus nécessaire. Jochum a compris que rien ne devait heurter, qu'aucun à-coup, aucune vaine rébellion ne devait corrompre le développement inéluctable de l'Ordre : il se soumet à l'ordre de la composition comme le Christ consent à l'arrêt qui le condamne. Les tempi, lents comme il sied à un rite, sont admirablement pensés, tout comme les équilibres entre pupitres qui privilégient l'homogénéité — on se rappellera que la grande direction d'orchestre ne cultivait rien tant que cela — au chatoiement disparate de lignes indépendantes. Même impression à l'écoute du chœur, sévère et solide, puissant comme une lame de fond dans les « Jesuvon Nazareth », marmoréen dans « werhatdichsogeschlagen ».
 
Si les voix d’Elisabeth Grümmer et de Marga Höffgen, à notre goût, tirent un peu trop vers un pathos de pleureuses, il faut remarquer la superbe dignité des arias du ténor John van Kesteren, à la fois stable, émouvant et clair. Assurément, c’est Peter Pears, Evangéliste, qui contribue le plus à la réussite vocale de cet enregistrement : il proclame comme personne, d’une voix forte et souple, ferme autant qu’affligée, et manifeste un art de la conduite et de la couleur aussi subtil qu’efficace. Enfin, chaque intervention d’Hans Hotter (Jesus) recouvre de l’ombre funeste du Golgotha les pâles et intermittentes clartés qui bordent le chemin de la Croix.
 
Hugues Schmitt
 
 
 
 

 

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