Rome entre Venise et Bruxelles

Debussy et Saint-Saëns : Musiques du Prix de Rome

Par Laurent Bury | ven 07 Octobre 2011 | Imprimer

 
Alors que plus d’un millier de cantates dorment sur les rayonnages de la BNF et que bien d’autres semblent avoir entièrement disparu, on mesure l’ampleur de la tâche à accomplir pour redonner vie à ce patrimoine, même si toutes ne méritent pas une résurrection. Au disque, outre les nombreuses versions des cantates bien connues de Berlioz, et même de L’Enfant prodigue de Debussy, il y a eu quelques initiatives isolées : Clovis et Clotilde (1857) de Bizet a été enregistré deux fois par Jean-Claude Casadesus (Erato en 1990, Naxos en 2010), Naxos avait donné sa chance à la Myrrha de Caplet en 1994, Michel Plasson a dirigé pour EMI les trois essais malheureux de Ravel, et il existe chez Chandos une version de Faust et Hélène de Lili Boulanger (1913). Pour une approche plus systématique, tous les espoirs sont désormais permis grâce au Centre de Musique romantique française, avec la collection « Les Prix de Rome » chez Glossa, qui compte déjà deux volumes, parus respectivement en novembre 2009 et février 2011. Et l’on annonce déjà pour le mois prochain un coffret Charpentier, qui donnera notamment l’occasion d’entendre sa cantate Didon (1887), récompensée par un grand prix. Peut-être est-il même permis d’espérer un volume Dukas, puisque sa Velléda (second prix 1888) a été donnée récemment au Palazzetto Bru Zane.
 
Glossa propose ici de somptueux livres-disques réalisés avec un goût exemplaire. Aux côtés de textes inédits, on retrouve, sous une forme modifiée, certains des articles figurant dans le gros volume récemment paru chez Symétrie (voir notre recension), entourés d’une riche iconographie de photographies d’époque. Pour ressusciter les Prix de Rome, l’institution vénitienne a fait le choix de s’appuyer sur un orchestre et un chœur bruxellois. Hervé Niquet croit à l’entreprise, et met tout son enthousiasme au service de ces musiques dont l’intérêt est parfois surtout historique, car il n’y a pas ici que des révélations esthétiques à attendre. Il est certes passionnant d’entendre dans Le Gladiateur le jeune Achille Debussy – il se fera appeler Claude par la suite – s’abandonner à un lyrisme échevelé qu’il ne s’autoriserait plus jamais. On savourera aussi l’orientalisme massenétien de son Enfant prodigue dans l’orchestration originale ici restituée. Parmi les chœurs destinés au concours d’essai du Prix de Rome, les premières secondes de son Invocation pour chœur et piano donnent l’impression d’entendre le compositeur accompagnant Mary Garden dans « Mes longs cheveux descendent » de Pelléas. Dans la célèbre Damoiselle Elue, de cinq ans postérieure, le « vrai » Debussy est déjà là, avec ses harmonies si personnelles, mais on en découvre ici la version pour piano. Des deux cantates avec lesquelles Saint-Saëns échoua au Prix de Rome, la première est l’œuvre d’un adolescent de 17 ans, tandis que la seconde est celle d’un artiste de 29 ans en pleine possession de ses moyens ; Le Retour de Virginie est un sympathique essai post-rossinien, mais Ivanhoé est un condensé de grand-opéra miniature, parcouru d’influences verdiennes et wagnériennes. Le Chœur des Sylphes de 1852 est un charmant hommage à Mendelssohn. Il faut en revanche être vraiment fanatique de Saint-Saëns pour goûter les dernières plages du deuxième disque, près de quarante-cinq minutes d’une austère musique religieuse pour chœur et orgue.
 
Bernard Richter, palpitant Atys en mai dernier à l’Opéra-Comique, est sans doute plus à sa place en Fils Prodigue ou en Paul qu’en Gladiateur ou en Ivanhoé, rôles qui le trouvent un peu à court d’héroïsme, mais la voix est belle, et l’on croit parfois entendre Alain Vanzo. Pierre-Yves Pruvôt est le baryton noble que réclame Ivanhoé, où le ténor passe au second plan. Dotée d’un soprano à la fois ample et pur, la Canadienne Guylaine Girard manifeste de belles qualités d’articulation qu’on aimerait rencontrer chez plus de nos compatriotes. Marina de Liso, dont on a pu apprécier le beau timbre grave dans la musique baroque italienne, offre pour sa part une prononciation bien moins idiomatique, voire carrément exotique (les n nasalisés ne le sont presque jamais, les u deviennent souvent des ou). Mais ce ne sont là que broutilles par rapport à la très haute qualité générale de ces enregistrements, qui ont l’immense mérite de faire revivre tout un pan du répertoire français. Pourrons-nous entendre un jour la cantate Herminie de Fromenthal Halévy, premier prix en 1819 ? Hermann et Ketty d’Ambroise Thomas (1832) ? Geneviève d’Alfred Bruneau (1881) ? Endymion de Xavier Leroux (1885) ? Mélusine de Jules Mouquet (1896) ? L’Anneau du roi d’Henri Dutilleux (1938) ? Et pourquoi pas même Folie et Mort d’Ophélie d’Alain Louvier (1968), la toute dernière récompensée au concours ? L’avenir nous le dira.
 
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  • la recension du Concours du prix de Rome de musique (1803-1968), un ouvrage dirigé par Julia Lu et Alexandre Dratwicki aux Éditions Symétrie


 

 

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