Tout ce qu'elle ne chante jamais

Russian Arias

Par Laurent Bury | mar 15 Décembre 2015 | Imprimer

Nous l’annoncions il y a quelque temps, Vesselina Kasarova fera son retour à Paris en Maddalena de Rigoletto au printemps prochain. Ces dernières années, ses apparitions se sont faites plus rares, et pas seulement en France. L’une des dernières œuvres dans lesquelles on a pu l’entendre fut Le Château de Barbe-Bleue, et c’est bien l’un des rares opéras « de l’Est » qu’elle ait été interprété au cours de sa carrière. Malgré la diversité de son répertoire, qui va chronologiquement de la Pénélope de Monteverdi à l’Octavian du Chevalier à la rose, les compositeurs russes sont étrangement absents de son parcours. Les rôles pour voix graves ne manquent pourtant pas, chez Tchaïkovski, Moussorgski ou Rimski-Korsakov, pour ne citer que les trois principaux compositeurs que la mezzo bulgare a enfin choisi d’enregistrer, non sans s’éloigner un tant soit peu des sentiers battus, avec Le Convive de pierre de Dargomijski. Jeunes garçons (ici représentés par l’air de Vania dans Une vie pour le tsar), vierges guerrières (Jeanne d’Arc), ambitieuses sans scrupules (Marina), amantes délaissées, et ainsi de suite, il y en a pour tous les goûts.

Il y en a aussi pour toutes les voix, et il ne suffit pas d’être « mezzo » pour pouvoir aborder tous les rôles. L’air d’Olga dans Eugène Onéguine semble ainsi manquer un peu de grave, et pour plusieurs personnages ici présents (Marfa, Kontchakovna), le mélomane aura en tête des versions gravées par des timbres autrement plus sombres et plus à l’aise dans les extrêmes. Par ailleurs, les reprises de souffle sont parfois extrêmement audibles, et l’interprète s’accorde une pause très nette avant de lancer l’ultime aigu dans l’air de Jeanne d’Arc. Peut-être est-ce le prix à payer pour un investissement dramatique incontestable, une intensité voulue dans l’expression, qui n’exclut pas une certaine simplicité quand cela s’avère nécessaire. A ce point de sa carrière, Vesselina Kasarova se situe à un tournant où elle devra tôt ou tard choisir entre deux types de rôle. De La Dame de Pique, elle enregistre ici à la fois l’air de Pauline et celui de la Comtesse, mais ce dernier personnage lui convient peut-être mieux, d’autant plus que pour Pauline, la danse russe qui suit la lugubre romance manque un peu d’entrain.

Et l’on touche là au principal défaut de ce disque : le manque de tension de la lente et lourde direction de Pavel Baleff, chef attitré de l’orchestre philharmonique de Baden-Baden. L’ouverture de cette même Dame de Pique en est un parfait exemple : dans la partie lente, qui devrait vibrer d’émotion, c’est le calme plat, à la limite de l’assoupissement. Est-ce la raison pour laquelle la plainte de Lioubacha – écrite a cappella par Rimski-Korsakov – s’avère si touchante ?

 

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