Concours d’éloquence et nécessité sociale

Saint-Saëns - Mélodies avec orchestre

Par Fabrice Malkani | mer 01 Mars 2017 | Imprimer

On commence à connaître et à apprécier un peu mieux, au-delà des seuls cercles de spécialistes, le rôle important joué par Camille Saint-Saëns dans l’évolution du genre de la mélodie dans la deuxième moitié du XIXe siècle, avant l’avènement de la génération de Fauré et Duparc. Ce CD y contribuera de manière exemplaire : le label Alpha Classics a réuni dix-neuf des vingt-cinq mélodies avec orchestre composées par Saint-Saëns, enregistrées pour la première fois au disque à l’initiative du Palazzetto Bru Zane. « World Premiere Recording », donc, comme on peut lire au verso de la pochette, pour un florilège de poésies françaises que la musique orchestrale met en valeur dans le respect absolu de la langue, de la métrique et de la versification. Saint-Saëns, conscient des enjeux d’une production artistique destinée à faire pièce à la domination de l’opéra et au primat des langues étrangères dans le chant lyrique, écrivait en 1876 à la pianiste et compositrice Marie Jaëll : « Le lied avec orchestre est une nécessité sociale ».

Bien plus que leurs versions avec accompagnement de piano, ces moments musicaux et vocaux donnent à entendre la profondeur de l’interprétation, la richesse de l’inspiration et la subtilité de l’instrumentation d’un compositeur épris de poésie. Cet enregistrement, dont l’excellente prise de son permet d’apprécier la précision de la diction, la qualité de l’articulation, le respect des diérèses, bénéficie des talents conjugués des chanteurs Yann Beuron et Tassis Christoyannis et de l’Orchestre de la Suisse italienne dirigé par Markus Poschner, dans un véritable concours d’éloquence.

Chaque mélodie est animée d’une vie qui lui est propre, portée par une pulsation marquée la plupart du temps par des pizzicati de corde grave. C’est ce dynamisme constant qui domine, le souffle de la vie, qui est aussi le souffle de la langue et du chant, et que la musique vient conforter, prolonger ou illustrer. Les textes, d’auteurs divers et plus ou moins connus (Victor Hugo voisine avec Ferdinand Lemaire, Pierre Aguétant avec Théodore de Banville, mais aussi Renée de Léché ou Camille Saint-Saëns lui-même) opèrent des déplacements imaginaires dans le temps et dans l’espace. Les couleurs sont médiévales avec Le Pas d’armes du Roi Jean – mélodie que Saint-Saëns composa et orchestra à 17 ans –, exotiques avec les trois poésies des Mélodies persanes (La Brise, La Splendeur vide, Au Cimetière), merveilleuses avec Les Fées, élégiaques avec La Plainte, bucoliques avec Papillons et ses figuralismes exécutés à la flûte, recueillies avec Angélus, Rêverie, Extase… Cette apparente disparité, parfois reprochée à Saint-Saëns, apparaît ici comme une capacité d’embrasser toutes les nuances de la vie et de l’esprit humain, jusqu’à sa représentation de la mort avec la Danse macabre, sans doute la plus connue de ses mélodies, qui clôt l’ensemble.

Placé au début, Angélus rend explicite le primat accordé au texte par l’utilisation du chant a cappella, après quelques mesures qui installent un climat musical, tandis que résonnent les cloches. La voix de Yann Beuron fait merveille dans ces miniatures de précision : la clarté de l’élocution le dispute à l’art des nuances, la justesse de ton résulte d’une sobriété qui évite toute emphase dramatique sans exclure le lyrisme. Le ténor rend immédiatement perceptible la fraîcheur juvénile de L’Enlèvement (composé par Saint-Saëns à 13 ans) au trot enlevé, tout autant que la sagesse émanant de Aimons-nous (composé soixante-dix ans plus tard), dans un parfait équilibre des volumes sonores avec les interventions des solistes de l’Orchestre de la Suisse italienne. Souvenances fait ainsi penser à un ouvrage de dentelles vocales et musicales. On s’étonnera simplement, au début de Rêveries, d’entendre « arme » plutôt qu’« âme » à la fin du premier vers (« Puisqu’ici-bas toute âme »), mais sans doute ne faut-il y voir rien d’autre qu’un écho involontaire aux « larmes du matin » (Souvenances) ou même au Pas d’armes du Roi Jean.

Tassis Christoyannis vise lui aussi à l’éloquence et à la diction la plus exacte possible. Un but atteint avec La Brise et Extase, pour lesquels on pourrait imaginer un peu plus de légèreté et d’élégance de la part de l’orchestre, souvent trop sonore. Ailleurs, le baryton est plus démonstratif dans son expressivité, usant parfois d’« effets » (attaques des consonnes, accents d’intensité ou d’insistance) qui tirent le texte vers le théâtre, comme semble certes y inviter le texte, mais à rebours toutefois du programme affiché par Saint-Saëns. Dans Désir d’amour, où la musique paraît animée d’une vie propre, tissu continu sur lequel s’inscrit le motif des paroles déclamées, les quelques « effets » dramatiques ajoutés à la fin ne sont peut-être pas absolument indispensables. Mais la beauté de l’ensemble l’emporte sur ces réserves – et qu’importe après tout si l’on ne comprend pas grand-chose au texte des Cloches de la mer sans avoir le poème sous les yeux : l’extraordinaire composition musicale, avec ses effets de spatialisation, dirigée ici à un tempo très rapide par Markus Poschner, s’associe au métal sombre de la voix évoquant « le glas des marins trépassés » pour fasciner l’auditeur.

Découverte à ne pas manquer, ce bel ensemble de mélodies avec orchestre réalise aussi le vœu de Saint-Saëns en ce qu’il nous conduit à relire les textes (disponibles dans le livret accompagnant le CD) à la lumière de la lecture du compositeur et de sa traduction musicale.

 

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