Le miracle se renouvelle

San Giovanni Battista

Par Bernard Schreuders | mer 15 Avril 2020 | Imprimer

Créé en novembre 2018 dans le cadre propitiatoire de la Chapelle Notre-Dame de l’Immaculée Conception de Nantes, le spectacle que Vincent Tavernier et Damien Guillon ont tiré de San Giovanni Battista aurait mérité une captation vidéo et les honneurs d’un DVD. Cette version scénique était non seulement un ravissement pour les yeux, mais elle rendait pleinement justice aux qualités dramatiques du plus populaire des oratorios de Stradella. Cette production devrait être reprise l’été prochain à Noirlac, Saintes et Périgueux, mais dans le contexte actuel, l’incertitude demeure quant au maintien des festivals. En revanche, une chose est sûre : grâce au disque, cette interprétation de San Giovanni Battista est appelée à devenir une référence et gageons qu’elle fera aussi des émules chez les musiciens qu’anime le feu du théâtre. A contrario, le manque d’engagement et l’absence d’une vision solidement architecturée, comme chez Vaclav Luks récemment, nous paraissent plus que jamais rédhibitoires. 

Si l’enregistrement n’a pas été réalisé en live, il a néanmoins vu le jour après plusieurs représentations et cette expérience irremplaçable fait toute la différence. Les artistes ont réussi à retrouver devant les micros installés à l’abbaye royale de Fontevraud l’urgence du direct, cette immédiateté troublante qui nous saisit et nous tient captif dès que Jean-Baptiste ouvre la bouche. Et le miracle de se renouveler, servi par une prise de son magistrale qui flatte en premier lieu la riche pâte sonore du Banquet Céleste et en particulier des basses somptueuses. Comme à Nantes en 2018, Damien Guillon et sa fine équipe innervent le drame, magnifient et exacerbent les affects qui motivent ou taraudent les protagonistes, depuis l’angoisse qui agite les disciples à l’idée que Jean se rende à la cour pour sermonner Hérode jusqu’à ce finale oppressant, faux duo et vrai dialogue de sourds où l’allégresse de Salomé se superpose à l’inquiétude du souverain dévoré par les remords. 

Avec la fille d’Hérodiade, Alicia Amo hérite d’un rôle en or, certes exigeant sur le plan technique comme rhétorique, qui préfigure la virtuosité belcantiste et certaines héroïnes haendéliennes. Léger et pur, mais à l’émission ferme, son soprano affiche une flexibilité à toute épreuve. La chanteuse se donne sans compter et n’élude aucune dimension du personnage, sirène et diablesse, tour à tour enjôleuse et rageuse. Son triomphe sadique dévoile la laideur de son âme après un numéro de séduction extraordinairement maîtrisé, « Queste lagrime e sospiri », l’une des pages les plus inventives de la partition dont les tonalités changeantes achèvent de nous tourner la tête. Si la basse encore verte et tendre d'Olivier Déjean semble avoir gagné en assurance depuis la création nantaise, il traduit mieux les failles que la majesté d’Hérode, jouet fragile des femmes dont le désarroi pudique ne peut laisser indifférent.

Le Conseiller d’Antipas hérite du ténor incisif d'Artavazd Sargsyan qui a de l'autorité à revendre. En  revanche, la plus douée des cantatrices aurait toutes les peines du monde à exister à travers les répliques fugaces d’Hérodiade la Mère. Gaia Petrone ne démérite pas et joue les utilités dans les quelques ensembles qui la sollicitent. Si, sous la plume de l’Abbé Ansaldi et de Stradella, elle se contente de suggérer à Salomé de réclamer la tête du Baptiste, Hérodiade était omniprésente dans la dramaturgie de Vincent Tavernier et tirait manifestement les ficelles. Difficile de concevoir un Baptiste moins céleste et plus incarné que celui de Paul-Antoine Bénos-Djian. La profession de foi du saint en prison (« Io per me, non cangerei ») inspire au chanteur des accents indicibles qui feraient pleurer les pierres. C’est ce que nous écrivions, mot pour mot, il y a deux ans et c’est exactement ce que nous ressentons aujourd’hui. Peut-être parce que, au-delà ou plutôt en-deçà des accents et des inflexions, la chair si personnelle de cette voix recèle quelque chose qui nous désarme et nous émeut, intimement. L’indéchiffrable mystère du timbre.

 

 

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