Une plage pour l’île déserte

Seconda donna

Par Bernard Schreuders | lun 20 Mai 2019 | Imprimer

Julia Böhme a fait ses débuts scéniques dans Der geduldige Sokrates de Telemann à l’Opéra de Halle en 2013. Nous l'avions remarquée dans le même théâtre trois ans plus tard, à l’affiche du non moins rare Sosarme de Haendel. « Mezzo-soprano encore vert et peu agile, mais au métal personnel » commentions-nous alors, mais qui« retient l’attention en fils aimé et aimant (Melo), dont elle épouse avec finesse la mélancolie inquiète. » Enregistré à peine quelques mois plus tôt, ce premier récital révèle, à notre grande surprise, une flexibilité insoupçonnée mais confirme surtout une musicalité innée. Nous avons d’ailleurs du mal à comprendre que l’éditeur ait attendu si longtemps avant de publier une telle carte de visite.

Accent a sans doute estimé plus prudent de ne pas la publier dans la foulée de sa réalisation, qui date d’avril 2015,  car Heroes from the shadow venait de sortir à l’automne. Certes, Nathalie Stutzmann se concentrait sur Haendel et se frottait aux protagonistes des deux sexes quand Julia Böhme s’intéresse aux seules héroïnes de l’ombre tout en butinant également chez Vivaldi. A dire vrai, nous devrions plutôt écrire « prétend s’intéresser », car le seul air qu’ont en commun les deux enregistrements, « Son contenta », est emprunté à la prima donna de Radamisto, Zenobia – une partie écrite pour le contralto britannique Anastasia Robinson. Du reste, nous serions aussi tenté, avec Paul Goodwin qui a gravé les meilleures pages de Lotario, de considérer l’ambitieuse et cruelle Matilde comme son personnage principal alors qu’elle inaugure ici un florilège intitulé Seconda donna. Mais cessons d’ergoter, car enfin quel sot ira se plaindre que Julia Böhme brise le fil rouge du programme si c’est pour immortaliser le fascinant monologue d’Elmira (« Notte cara », Floridante) dans une version – osons les grands mots – inoubliable ? Cette plage miraculeuse justifierait à elle seule que nous emportions l’album sur une île déserte et elle mérite que nous prenions le temps de nous y arrêter.  

D’abord victime de son livret (Rolli), particulièrement mal ficelé et qui le prive de tout véritable enjeu dramatique, le troisième opéra de Haendel pour la Royal Academy (1721) souffre également d’une piètre réputation auprès des gardiens du temple parce que sa musique cède au goût du public pour le style tendre et gracieux de Bononcini. Ce n’est pas faux, mais réducteur, comme le montraient le rutilant « Bramo te sola » de Floridante et sa somptueuse plainte sur un rythme de sicilienne « Se dolce m’era già » exhumés par Nathalie Stutzmann en 1991 (RCA) pour son premier récital haendélien. L’anthologie gravée la même année par Alan Curtis (CBC Records) éclipsait la pâle intégrale de Nicholas McGegan (Hungaroton) mais il faudra patienter jusqu’en 2005 pour que le chef américain remette l’ouvrage sur le métier (Archiv), un beau succès public et critique consacrant enfin la réhabilitation de Floridante. La scène d’Elmira, au deuxième acte, s’apparente à une transposition sonore du ténébrisme caravagesque évoqué par Oliver Geisler dans le livret d’accompagnement. Elle s’ouvre dans la tonalité inusitée de si bémol mineur, Elmira, qui se languit de Floridante, implorant la Nuit de lui ramener son amant, mais l’arioso s’interrompt après douze mesures : la jeune femme croit entendre des bruits de pas et imagine déjà que le prince se faufile dans l’obscurité pour la rejoindre, un récitatif accompagné nous dévoilant le cours de ses pensées jusqu’au dur retour à la réalité et la reprise de la mélodie initiale. Winton Dean, le pape des études haendéliennes, ne mâche pas ses mots pour souligner les faiblesses de Floridante mais il admire et analyse longuement cette page exceptionnelle qui se distingue dans la production contemporaine du compositeur « par son très vif pouvoir expressif et sa pénétration psychologique : la musique exprime l’espoir, la crainte, l’anxiété, la déception et la résignation, le tout enveloppé dans un voile de mystère », autant d’affects que Julia Böhme restitue avec un naturel renversant et qui nous tient en haleine. La Folia Barockorchester, malgré son nom, se résume à cinq cordes, théorbe et clavecin mais l’intimité qu’elle confère au tableau épaissit précisément ce mystère qui n’a jamais été aussi prégnant, et ce dès les premières mesures où l’oreille avertie reconnaîtra le matériau du « Piangete si, piangete » de Cleofe dans La Resurrezione. Instrumentistes et soliste semblent respirer dans un même souffle et le miracle se renouvelle à chaque écoute, impénétrable : nous pouvons affirmer que tout, absolument tout est parfaitement calibré et choisi puis tenter de décomposer la performance – le tempo, le rubato, le dosage de l’émission, les phrasés, les inflexions, les coups d’archet, etc. –, mais nous resterons dans l’incapacité de saisir comment ces paramètres se conjuguent pour que la magie opère. 

Difficile de voisiner avec ce pur condensé du génie haendélien, affranchi des conventions et presque romantique dont les artistes exaltent les beautés, même si le programme offre d’autres pièces d’excellente facture, plus ou moins courues,  de l’« Amorose ai rai del sole » d’Alcina dans Orlando furioso à la délicieuse cavatine de Zenobia « Quando mai spietata sorte » dont le solo de hautbois préfigure un certain « Ombra mai fù ». Ne vous attendez pas à un grain charnu, à des couleurs profuses ni à une virtuosité ébouriffante. Si, nous l’avons dit d’emblée, il ne manque pas de souplesse (les traits sont précis et toniques), l’alto d’essence légère de Julia Böhme n’a rien de très original ni de spectaculaire. Or, c’est précisément ce qui retient l’attention : la voix surprend par son naturel quand tant de chanteuses forcent ou contrefont leurs moyens pour aborder ces emplois fort graves. Naturel du chant et de l’expression : tout coule de source, avec une évidence confondante et un sens aigu de la caractérisation qui rend palpables l’horreur de Selene découvrant son amant en danger (« Gelo, avvampo », Berenice) comme le mélange d’angoisse et de défiance qui s’empare de la noble Zenobia (« Son contenta di morire »). Nous aurions aimé pouvoir profiter davantage de l’intelligence comme de la sensibilité de l’interprète dans les accompagnati  et dans le cantabile, terrains où elle a nettement moins de rivales que les acrobaties, plus brillantes et grisantes avec d’autres gosiers. Il va sans dire que ces pièces souffrent également de la taille dérisoire de l’effectif instrumental. Le virevoltant « Se lento ancora il fulmine » tiré de l’Argippo de Vivaldi sur lequel se conclut le programme nous laisse d’ailleurs un peu sur notre faim alors qu’il éveillait furieusement notre appétit au début du second album Vivaldi de Cecilia Bartoli. Mais qu'importent les coloratures, Julia Böhme a tout autre chose à nous offrir ! 

 

 

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