Courte soirée d'hiver

Sera d'inverno

Par Laurent Bury | jeu 08 Novembre 2018 | Imprimer

Très souvent invitée au festival de Glyndebourne, bientôt Hansel à Covent Garden, la mezzo polonaise Hanna Hipp fait aujourd’hui une assez belle carrière internationale. Le CD et le DVD ont conservé la trace de son  Anna des Troyens à Londres ou à Strasbourg, et on a pu la voir à Montpellier en Isabella de L’Italienne à Alger. L’heure semble donc avoir sonné pour cette jeune artiste d’enregistrer son premier récital en solo. C’est le label britannique Resonus qui lui en offre l’occasion, avec un programme assez inattendu. Ildebrando Pizzetti (1880-1968) occupe dans l’histoire de la musique italienne une place difficile : auteur d’une vingtaine d’opéras dont les deux tiers sont postérieurs à Turandot, il incarne une esthétique que l’on peut juger passéiste dans la mesure où elle reste très attachée aux premières années du XXe siècle. Créé à La Scala en 1958, Assassinio nella cattedrale, d’après T.S. Eliot, est à peu près le seul titre encore présent dans les mémoires, avec la Fedra qui avait elle aussi connu les honneurs d’une création milanaise en 1915 (et qu’on a pu entendre à Montpellier à l’été 2008). Pizzetti a aussi sa place dans l’histoire du septième art, en tant que compositeur de la musique de l’illustre péplum Cabiria (1914). S’il fut impliqué dans le film réalisé par Giovanni Pastrone, ce fut peut-être grâce à ses liens avec Gabriele d’Annunzio, le romancier ayant conçu le scénario de ce long métrage. C’est en 1905 que Pizzetti avait rencontré l’écrivain, pour qui il devait concevoir des musiques de scène (notamment, sous le pseudonyme d’Ildebrando da Parma, celle de La Pisanelle, donnée au Châtelet en 1913 avec Ida Rubinstein, dans des décors et costumes de Léon Bakst).

Les mélodies ici rassemblées couvrent un demi-siècle et vont pratiquement d’un bout à l’autre de la longue carrière de Pizzetti, mais on ne saurait prétendre distinguer une véritable évolution dans le style musical. L’extrait des Tre Canti d’amore publiés en 1960 ne révèle pas de modification fondamentale dans la manière d’aborder la composition de mélodies. Les sources littéraires sont en revanche très diverses : d’Annunzio, bien sûr, mais aussi beaucoup de ses contemporains infiniment moins connus, textes antiques (Sapho, le Cantiques des cantiques) ou populaires, grecs en l’occurrence, comme pour Ravel, traduits en italien. A tous ces textes, qu’ils soient en italien, en latin (l’ « Antifona » de d’Annunzio) ou même en français (« Epitaphe », de Victor Hugo), Pizzetti applique ses principes de respect de la déclamation, pour produire un flux continu de musique où les éclats sont rares, ce qui ne va malheureusement pas sans induire parfois un peu de monotonie. Le climat ainsi créé évoque souvent la délicatesse du Debussy des Trois Chansons de Bilitis, avec un piano moins inspiré à l’arrière-plan. On remarque néanmoins un effort visant à attribuer un caractère propre à chacune des Cinque liriche de 1916 (simplicité archaïque de la première, émotion maternelle pour la deuxième, introduction d’une vocalise dans la troisième, rythme de danse obstiné dans la quatrième, ampleur plus extravertie de la cinquième), ou les beaux effets pianistiques sur les Tre canti greci de 1933, avec leurs accents exotiques, leurs mélismes et leur atmosphère orientaliste.

Hanna Hipp aborde ces mélodies avec une judicieuse sobriété, sans les écraser par une approche indûment « opératique ». La mezzo-soprano en distille le texte de manière élégante, avec le juste dosage de voix, et en prêtant au sens des mots l’attention qui convient – même si le français d’ « Epitaphe » pourrait être plus nettement articulé. Agréable, le timbre ne se distingue pas par une personnalité très marquante (peut-être à cause des œuvres elle-même) et les registres sont homogènes, mais ces mélodies sont rarement très exigeantes dans les extrêmes de la tessiture. Au piano, Emma Abbate se fait elle aussi discrète, Pizzetti n’ayant manifestement pas voulu trop attirer l’attention sur l’instrument. Sera d’inverno donne son titre du disque promet : si les  soirées d’hiver sont traditionnellement longues, celle-ci est un peu courte (55 minutes), et une bonne flambée n’aurait pas été de refus pour éviter la douce torpeur induite par la tisane.

 

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