Seul face à Peter, Anthony, Philip et Ian

Still falls the rain

Par Laurent Bury | lun 31 Décembre 2012 | Imprimer
 
Vu en Lindoro dans L’Italienne à Alger en 2007 à Lille, remarqué dans la tournée de l’Ariodante dirigé par Alan Curtis, gratifié d’un petit rôle dans l’Olimpiade en patchwork entendue ici et là au cours de la saison dernière, le ténor américain Nicholas Phan revient pour Still Falls the Rain à sa langue et à un compositeur qui lui a réussi. Son premier album solo réunissait en effet déjà des mélodies de Britten, avec le cycle Winter Words, op. 52, et les Sept sonnets de Michel-Ange, op. 22. Pourquoi ce disque parle-t-il de la pluie ? Parce que The Heart of the Matter s’articule autour du troisième des cinq Canticles de Britten, sur un poème intitulé « Still Falls the Rain ». Cette pièce est en fait la réduction posthume d’une soirée mêlant musique et poésie donnée en 1956 festival d’Aldeburgh. L’auteur des textes, Edith Sitwell, les avait alors lus elle-même, entre deux fanfares pour cor, et le compositeur avait ajouté à son Canticle quelques courtes interventions du ténor, afin de constituer un programme suffisant pour un concert. En 1983, Peter Pears en arrangea une version réduite qu’il donna au Wigmore Hall, et c’est sous cette forme qu’on trouve la pièce enregistrée ici : neuf plages au total, dont quatre confiées à un récitant sans accompagnement musical, le Canticle III en septième position, la seule véritable nouveauté vocale étant les numéros 1, 5 et 9 (le 3 est une « Fanfare » pour cor seul). On ne trouvera sans doute dans ces menus ajouts rien d’impérissable du point de vue du corpus brittenien. A cette version augmentée de « Still Falls the Rain », Nicholas Phan a souhaité adjoindre le Canticle V, pour ténor et piano ; il aurait pu aussi enregistrer le premier, qui requiert le même effectif (les Canticle II et IV nécessitent une mezzo, un contre-ténor et un baryton en plus du ténor).
Le choix de The Heart of the Matter peut se justifier dans la mesure où, sauf erreur, c’est seulement la deuxième fois que cette oeuvre est enregistrée. Jusqu’ici, elle ne figurait que sur le disque gravé en 1996 par une équipe d’excellents chanteurs anglophones dirigés par Steuart Bedford (Philip Langridge, Jean Rigby, Derek Lee Ragin et Gerald Finley). A la voix excessivement blanche de Langridge, qui se décolore jusqu’au falsetto, on pourra légitimement préférer le timbre de Nicholas Phan qui a peut-être moin de personnalité, mais qui est plus jeune, plus rond. Pour les textes déclamés, l’accent écossais et la diction théâtrale d’Alan Cumming séduiront peut-être moins que la voix féminine et le style plus naturel de Judi Dench dans la version Bedford. Pour le cinquième Canticle, en revanche, la concurrence est rude : outre l'enregistrement historique de Peter Pears en personne (Decca, accompagné par le compositeur), il faut signaler la version léguée par Anthony Rolfe-Johnson en 1992 pour Hyperion et le disque Virgin réunissant Ian Bostridge, David Daniels et Christopher Maltman. L’expérience de la musique baroque sert ici Nicholas Phan, la souplesse indispensable à un répertoire qui sollicite la virtuosité s’avérant précieuse chez Britten également.
Par ailleurs, ce qui fait l’intérêt et la cohérence de ce disque, c’est son programme, puisqu’on entend ici du Britten très tardif : A Birthday Hansel est son dernier cycle vocal, composé pour le 75e anniversaire de la Reine Mère sur un bouquet de sept poèmes de Robert Burns (le terme écossais hansel désigne une sorte de cadeau porte-bonheur). On trouvait jadis cette œuvre en complément de programme des Canticles enregistrés chez Decca par Peter Pears – à la fois combien moins suave ! – avec le harpiste Ossian Ellis, qui l’inspira à Britten. Motivés par le même instrumentiste, les huit Folk Songs pour voix et harpe comptent aussi parmi les dernières œuvres du compositeur et s’ajoutent aux nombreux arrangements du même type, mais pour voix et piano, auxquels Britten s’amusa tout au long de son carrière. Outre l’expressivité indispensable pour faire exister le chanteur dans ces pièces où toute l’inventivité de Britten se réfugie nécessairement dans la partie créée pour l’instrument, Nicholas Phan accomplit la prouesse de chanter en gallois, chose qui n’a sans doute rien d’immédiat chez un natif du Connecticut d’origine asiatique. Et le fil conducteur de ce disque est la présence affirmée des instrumentistes qui s’ajoutent ou se substituent à la pianiste Myra Huang, la corniste Jennifer Montone et le harpiste Sivan Magen. Un beau programme et de bien beaux artistes, pour un centenaire Britten qui s’annonce sans doute mieux honoré que celui de la mort de Massenet.
 
 

 

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