Etonne-moi !

Shades of love

Par Bernard Schreuders | mar 20 Février 2018 | Imprimer

Ne froncez pas les sourcils, ne passez pas trop vite votre chemin en fustigeant la pléthore de récitals haendéliens souvent bâclés et si vite oubliés après leur publication. En lieu et place des bouquets d’airs d’opéra plus ou moins connus que les jeunes chanteurs brandissent volontiers comme carte de visite, Anna Kasyan a préféré consacrer son premier album à une poignée de cantates de chambre. Si elle désire ainsi rappeler son attachement au baroque et la place qu’il occupe dans sa carrière lyrique, pareil choix déroutera probablement les admirateurs d’un tempérament qui, a priori, ne semble guère pouvoir s’épanouir dans ce répertoire exquis mais sans le moindre enjeu dramatique.

En 2013, alors que les jurés de la 3e édition du Concours International de bel canto Vincenzo Bellini venaient de la couronner à l’unanimité, Christophe Rizoud saluait une prestation où chaque rôle était « profondément habité, par le geste, le regard, la présence tout simplement, une manière d'entrer puis d’investir la scène, assurée, lumineuse. » Et d’ajouter : « N'est-ce pas la marque des plus grandes de capter et retenir l'attention avant même d'avoir commencé à chanter ? » Cinq ans plus tôt, dès le premier tour du Concours International Reine Elisabeth, la lecture fiévreuse et bouleversante d’une mélodie d’Otar Taktakishvilii (« Mzéo Tibatvissa ») nous avait révélé beaucoup plus qu’une voix brillante, agile et fraiche : une personnalité affirmée, qui s’approprie et transfigure tout ce qu’elle touche et qui, à vingt-six ans, devait remporter le 4 e prix de cette compétition particulièrement exigeante.

Nous ne pouvions que nous réjouir en découvrant que le programme du disque d’Anna Kasyan ne se limitait pas à l’Arcadie mais abordait aussi les rivages escarpés de Lucrezia, ce chef-d’œuvre incandescent qui nous propulse au théâtre. Ou plutôt qui peut, même au disque, nous propulser au théâtre pour autant que l’interprète ait les moyens et la volonté de faire sienne la violence comme les accents éperdus que le drame arrache à Lucrezia. Si la tessiture de cette scène anthologique – peut-être écrite pour Margherita Durastanti, créatrice d’Agrippina – appelle sans doute des couleurs plus sombres (Janet Baker, Magdalena Kozená), c’est d’abord le ton qui fait la tragédienne (Véronique Gens). Anna Kasyan ne réussit pas complètement à incarner la noblesse outragée (« Già superbo »), elle n’investit pas suffisamment le texte ni les affects, une légère précipitation dans les récitatifs escamotant parfois même le poids (« A voi padre, a voi madre ») ou l’urgence des mots (« Sento ch’il cor si scuote più dal dolor di questa caduta invendicata »). De même, nous l’imaginions assumer viscéralement la fureur de la patricienne (« Il suol che preme »), or les traits fusent mais ne mordent pas et suggèrent à peine la rage vengeresse qui la consume. Et nous quittons la musicienne en ayant le sentiment d’un rendez-vous manqué avec la formidable actrice qu’elle peut être également.  

Paradoxalement , les amours bucoliques trouvent l’interprète à la fois nettement plus libre et inspirée. La soprano française a retenu deux des complaintes les plus populaires à l’époque de Haendel, du moins s’il faut en croire le nombre de copies contemporaines : Sento là che ristretto et Se pari è la tua fè, mais également l’ample et célèbre Clori, mia bella Clori  et Crudel tiranno amor, pastorale toute aussi légère que les autres mais que Haendel estimait assez pour en confier trois airs à la Durastanti lors d’une reprise de Floridante.

Les deux brèves sections de Se pari è la tua fè sont enlevées avec un panache retrouvé et la complicité d’une Ophélie Gaillard très en verve avant que la soliste ne prodigue d’autres sortilèges pour nous retenir captif (Clori, mia bella Clori) : galbe de la ligne (« Chiari lumi »), liquidité de l’aigu, délicatesse des nuances  (« Mie pupille »), ornementation voluptueuse et raffinée (écoutez le Da capo de « Mormorando esclaman l’onde » dans Sento là che ristretto). Impérieuse ou enjouée (Crudel tiranno Amor), Anna Kasyan épouse un registre puis l'autre avec le même naturel et toujours, au service du discours, ce sens de la construction et de la respiration, cette sprezzatura qui faisaient défaut à Lucrezia. C’est à se demander si, comme Cocteau, l’artiste n’a pas rencontré un Diaghilev qui lui aurait soufflé : « Etonne-moi ! » tant elle nous ravit là où ne l’attendions pas, dans les tendres suppliques ou les fougueuses protestations des bergers enamourés.

 

 

 

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