Emerveillement et stupéfaction

Stravaganza d'Amore

Par Bernard Schreuders | mar 06 Juin 2017 | Imprimer

« Monteverdi, l’inventeur de l’opéra » : ce n’est pas seulement le titre d’un documentaire diffusé sur Arte en ce mois de juin, mais également une contre-vérité encore largement répandue. L’ambitieux projet de Raphaël Pichon a le mérite de remettre les pendules à l’heure et paraît à point nommé alors que nous célébrons le 450e anniversaire de la naissance du compositeur. « Grande fresque imaginaire », pour reprendre ses termes, cette Stravaganza d’amore nous plonge dans les spectacles de cour qui ont rendu possible l’émergence de l’opéra tout en illustrant ses prémices – elle nous emmène donc non pas à Mantoue, mais à Florence. Deux intermèdes « fantasmés » renouent ainsi avec les fastes de la cour des Médicis et encadrent deux récits mythologiques autour des figures d’Apollon et d’Orphée qui mêlent habilement des extraits d’intermedii florentins (Primo ballo della Notte d’Amore, La Pellegrina) avec des fragments des deux véritables premiers opéras de l’Histoire, les Euridice de Peri et Caccini (1600), ainsi que de La Dafne de Marco da Gagliano, créée un an après l’Orfeo de Monteverdi (1608).

Les intermedii ont connu un développement considérable dès la première moitié du XVIe siècle. Conjuguant l’impact de polyphonies grandioses avec le merveilleux des machineries pour provoquer chez le spectateur meraviglia e stupore (émerveillement et stupéfaction), ils ont même fini par éclipser les pièces de théâtres qu’ils devaient orner. Les six divertissements conçus pour La Pellegrina, une comédie de Girolamo Bargagli donnée en 1589 pour les noces de Ferdinando I de Toscane avec la princesse Christine de Lorraine, marquèrent l’apogée du genre et Raphaël Pichon leur emprunte ici de nombreuses pages. Au disque, Hans Martin Linde (1973), Andrew Parrott (1988) et Paul Van Nevel (1998) s’y sont succédé avec des bonheurs divers, précédant la réalisation, plus éclatante et inspirée hormis quelques solos, de Skip Sempé (2008) à qui, d’ailleurs, Raphaël Pichon dédie cet enregistrement réalisé dans la Chapelle royale de Versailles.

Admirablement servie par la prise de son de Hugues Deschaux et d’Olivier Rosset, la performance de Pygmalion égale, quand elle ne surclasse pas celle du Collegium Vocale de Gent et du Capriccio Stravagante Renaissance Orchestra emmenés par Skip Sempé. On peut, certes, en vouloir toujours plus et les moyens réunis pour la création d’Il Rapimento di Cefalo de Caccini (1600), dont le chœur « Ineffabile ardore » ponctue ici le premier intermède, nous laissent rêveur (soixante-quinze chantres) ; en vérité, vingt-quatre musiciens galvanisés et fédérés par leur chef – avec une mention particulière pour un somptueux pupitre de basses – suffisent à notre bonheur. Ce répertoire semble retrouver enfin tout son lustre, sa grandeur et une plénitude qui culmine, notamment, dans les grisantes variations de Buonamente sur l’ « aria di Firenze » et la flamboyante écriture à triple chœur de l’hommage divin au couple royal (« A voi, reali amanti », La Pellegrina). Au-delà du foisonnement des couleurs et des timbres, matière opulente qu’il pétrit avec une sensualité raffinée, Raphaël Pichon imprime à chaque pièce sa juste énergie, dans la jubilation comme dans la plainte (Udite, lagrimosi spirti d’Averno de Marenzio).   

« Les compositeurs d’intermedii n’eurent de cesse d’exploiter dans leurs divertissements à la fois le potentiel spectaculaire de la polyphonie » observe Thomas Leconte dans un des articles du livre richement illustré qui accompagne ce double album, « mais aussi toute la puissance expressive de la musique, et notamment les ressorts d’une nouvelle manière de chanter en monodie accompagnée, destinée à ressusciter la récitation des Anciens », frayant ainsi la voie à un théâtre intégralement chanté. Or, paradoxalement, dans le programme savamment agencé par Raphaël Pichon, ce chant soliste se trouve réduit à la portion congrue. Absent du quatrième et dernier intermède, il se limite à deux pièces dans le premier : O che felice giorno, tiré des Nuove Musiche de Caccini, et le très enlevé Non avea Febo ancora de Brunelli sur le texte du Lamento della Ninfa, dont Renato Dolcini exalte la verve railleuse. Ce sont principalement les personnages des opéras de Caccini, Peri et da Gagliano qui s’expriment ici à la première personne, limitant la portée de la démonstration, mais pour rendre un formidable hommage à ces pionniers du théâtre musical.

« Je cherche un équilibre entre le timbre et le dire », confiait le directeur de Pygmalion à Laurent Bury, une formule qui prend tout son sens dès qu’on tend l’oreille, en particulier dans les deux « petits opéras » (Pichon) qui forment le cœur de La Stravaganza d’amore – mais pas seulement, car dès le premier intermède, Sophie Junker, soprano plus charnel que celui, si pur, de Maïlys de Villoutrey, raconte en chantant (O che felice giorno). Les solistes (Lucia Mancini, Renato Dolcini), même quand ils sont moins exposés (Lucile Richardot, Zachary Wilder), possèdent une voix bien timbrée et personnelle et surtout habitent leur texte. Aucun, toutefois, n’est sollicité comme Renato Dolcini (Apollon, Orphée), saisissant de mobilité expressive et de vérité. De la sidération, de l’hébétude aux accents éperdus du plus âpre désespoir, il semble pouvoir tout vivre, tout transmettre. Il faut dire aussi que le jeune baryton n’est pas accompagné : il est soutenu, littéralement porté par la direction, éminemment théâtrale, de Raphaël Pichon. Ainsi, à côté de la splendeur retrouvée des intermedii, un autre éblouissement, une autre révélation pourrait bien surprendre l’auditeur : celle des fulgurances dramatiques de Jacopo Peri (L’Euridice) et de Marco da Gagliano (La Dafne) dont, contrairement à celui de Giulio Caccini (L’Euridice), bien défendu par Nicolas Achten et Rinaldo Alessandrini, les ouvrages attendent toujours une intégrale digne de ce nom. Et pourquoi pas la scène ? Nous avons aujourd’hui des acteurs chanteurs capables d’incarner ces drames et des chefs pour les ramener à la vie.

 

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