Sur les monts les plus sauvages

Elisa

Par Laurent Bury | jeu 02 Mai 2013 | Imprimer
 
A la même époque où l’opéra français s’ouvrait au sentiment romantique de la nature (voir La Mort d’Abel de Kreutzer), Cherubini devait connaître son troisième succès parisien avec Eliza, ou le Voyage aux glaciers du Mont St. Bernard ; le suivant serait le triomphe de Médée. Bien avant Rossini et Guillaume Tell, bien avant Le Chalet d’Adolphe Adam où l’on chanterait les Vallons de l’Helvétie, la couleur locale suisse s’imposait sur la scène lyrique, avec cet « opéra-catastrophe » dont le point culminant était une avalanche ! Une fois encore, le compositeur impressionne par une partition ambitieuse, presque disproportionnée par rapport au caractère mélodramatique et limité du sujet (deux amants séparés, qui se cherchent et finissent par se retrouver dans les Alpes). On admire en particulier les grands ensembles avec solistes et chœurs qui concluent chacun des deux actes et semblent annoncer l’évolution vers le grand opéra à la française.
Et comme Médée, Eliza ne survécut péniblement qu’à travers une version italienne, affublée de récitatifs pesants et pâteux, qui présentent certes l’avantage de simplifier la tâche aux chanteurs en supprimant les alexandrins qu’ils devraient déclamer, mais qui fait en même temps perdre tout l’humour du texte. Comme dans Lodoïska, en effet, le livret de Reveroni de Saint-Cyr juxtapose sublime et grotesque, ou du moins sérieux et comique, grâce à certains personnages bouffons, comme Germain, le valet de Florindo. La traduction fait surtout perdre le savoureux dialecte dans lequel sont écrits les airs du muletier Michel, du Guide de montagne et même les interventions du chœur, qui s’exprime comme des paysans de comédie (« j’allions… »). Si l’on se réjouit de disposer d’un enregistrement de cette œuvre, il faut néanmoins accepter quelques coupes, un souffleur extrêmement envahissant, et même des applaudissements intempestifs vers la fin de l’air « Partir ! partir ! et pour quels lieux ? ». On souhaite donc que cet opéra attire l’attention d’un des ensembles qui se spécialisent aujourd’hui dans ce type de répertoire, pour entendre Elisa mieux dirigée, et surtout en français ; il n’est cependant pas sûr que cette nouvelle version serait mieux chantée.
La firme Myto met en avant la participation à ce spectacle de Gianni Raimondi (1923-2008), ténor que l’on connaît mieux dans le répertoire du XIXe siècle, de Bellini à Puccini. Sa présence est ici un luxe appréciable, avec un timbre séduisant et non dénué de cette vaillance que devait posséder Pierre Gaveaux, premier Floreski de Lodoïska et futur Jason dans Médée. Glauce aux côtés de la Medea de Callas en 1953, Gabriella Tucci fréquenta assez peu les studios d’enregistrement, mais les live nous permettent d’apprécier le dramatisme (et la virtuosité limitée) de cette chanteuse verdienne. Du fait d’une prise de son qui ne lui rend pas forcément justice, avec des aigus très saturés, il est difficile de décider si elle était bel et bien taillée pour reprendre le rôle créé par Julie-Angélique Scio, qui se vit ensuite confier les personnages de Médée et de Constance, l’héroïne des Deux Journées. Le Prieur de l’hospice du mont Saint-Bernard, rôle créé par Jean-Blaise Martin, qui a donné son nom au célèbre baryton, est ici une basse profonde, ce qui ne manque pas d’étonner ; dans le même ordre d’idée, le Guide, rôle de soprano, est confié à un baryton. Les petits rôles sont correctement tenus, mais le chœur a parfois tendance à brailler de manière assez désordonnée (au début du deuxième acte, notamment).
En complément de programme, Myto propose quelques airs interprétés par Gianni Raimondi et par Maria Callas, dont il avait été le partenaire au Mai musical florentin dans Armida en 1962, puis à La Scala dans La Traviata en 1956 et Anna Bolena en 1957. Le 27 septembre (et non le 19 novembre, comme indiqué) 1956, il participait avec elle à un des concert Martini & Rossi dans les studios de la RAI à Milan. Pas de duo, hélas, les deux chanteurs alternant simplement les airs sans jamais unir leurs voix. Cette bande a déjà été souvent publiée, parfois en ne retenant que les airs chantés par Maria Callas ; manque d’ailleurs ici l’air de la folie d’Ophélie qui concluait le programme.
 

 

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