Tout Eddy

The Art of Jenifer Eddy

Par Jean Michel Pennetier | jeu 10 Août 2017 | Imprimer

Désirée Records continue son œuvre de redécouverte des artistes australiens de ces dernières décennies avec un nouvel album de trois CD consacré à Jenifer Eddy.  Débutée dans les années 50, la carrière de ce soprano ne s’étend que sur une petite quinzaine d'années. A la fin des années 60, elle chante à Covent Garden aux côtés d’artistes aussi éminents que Tito Gobbi ou Dame Janet Baker, et ses débuts américains sont programmés à l’Opéra de San Francisco. Mais, en 1969, Jenifer Eddy perd inexplicablement sa voix : à l’âge de 36 ans, sa carrière d’artiste lyrique est terminée, d’autant qu’il lui faudra attendre 1974 pour qu’un diagnostic correct soit posé (une irrigation insuffisante des tissus organiques, affectant entre autres l'élasticité des cordes vocales). Entre-temps, Eddy devient agent artistique, nouveau métier qu’elle poursuivra avec succès pendant plus de trente ans au service d’artistes locaux ou de chanteurs venant se produire en Australie tels qu’Yvonne Kenny ou Bryn Terfel.

La voix de Jenifer Eddy est celle d’une « soubrette », un terme dont on n'use guère en France aujourd’hui car jugé trop péjoratif, qui définit à la fois une certaine typologie vocale, et un tempérament théâtral bien particulier. Soprano colorature, lyrique léger, Eddy dispose d’une voix idéale en Zerlina, Zerbinetta ou Blonde, rôle qu'elle enregistra en anglais en 1967 aux côtés de Nicolaï Gedda et sous la direction de Yehudi Menuhin. Le soprano australien dispose de toutes les qualités d’espièglerie et de vivacité attendues dans ces emplois. Le timbre offre un certain moelleux et sait se parer de couleurs diverses. Le registre suraigu est sûr. Le haut medium est superbe, avec à l'occasion un léger sfumato, parfaitement couvert et concentré du plus bel effet. Nul doute que Jenifer Eddy était destinée à une belle carrière internationale.

Sauf exceptions que nous mentionnerons au besoin, l’ensemble des extraits proposés ici sont chantés en anglais. La qualité sonore est très bonne (majoritairement, il s’agit d’enregistrements radio). Du premier disque, on retiendra en particulier un extrait de l’opéra Artaxerxes de Thomas Arne, « The Soldier tir’d of war's alarms ». Sans atteindre les sommets de Dame Joan Sutherland (mais qui le peut ?), Eddy offre une version roborative de cette pièce spectaculaire, avec une belle facilité dans les vocalises. « Ah vous dirais-je maman » est ici chanté en situation (c’est-à-dire capté au cours de l’opéra Le Toréador, avec répliques des partenaires, et non isolé en air de concert) et interprété avec un bel aplomb. Les extraits de Die Lustige Witwe, de Madame Pompadour et surtout de Die Fledermaus enthousiasment par le tempérament artistique déployé. Il en va de même des deux témoignages de sa Papagena, rôle payant s’il en est. De sa Zerbinetta, il ne subsiste qu’un extrait du Prologue, capté à une époque tardive : Eddy sera remplacée à l’entracte pour l’opéra et donc pour son grand air colorature. Enregistré en 1966 et chanté en italien, « La ci darem la mano » offre un duo idéal avec le Don Giovanni de Tito Gobbi. En italien toujours, le disque se conclut avec le quatuor de Rigoletto.

Avec de larges extraits de Così fan lutte, de la rare Cendrillon de Massenet, du Don Procopio de Bizet et de Lo Speziale de Haydn, le deuxième CD est une parfait témoignage de l’art de Jenifer Eddy, mais aussi de ses partenaires (Margaret Price, Janet Baker, Elizabeth Harwood, ainsi que de deux beaux ténors inconnus : Bernard Dickerson et Keith Erwin). Tirés de versions de concert radiodiffusées, ces extraits sont de vrais petits bijoux qui réconcilieront sans peine les auditeurs les plus réfractaires à l’opéra « italien » chanté en anglais tant la qualité musicale s’allie à une perfection théâtrale, comme s’il s’agissait de spectacles scéniques parfaitement rodés.

En attaquant le troisième CD, consacré à la mélodie, nous confessons avoir eu un a priori négatif. En fait, Eddy y révèle une facette  complètement différente de son talent, interprétant ces pages avec une superbe musicalité, une grande finesse et, autant que nous puissions en juger par les « Ariettes oubliées » de Debussy, une excellente prosodie (le simple mot « blême » dans « L’Ombre des arbres » de Verlaine est prononcé avec une parfaite couleur française). Wolf, Schoenberg, Schumann, Hindeminth : le simple énoncé des compositeurs qui concluent ce CD montre la curiosité de cette artiste attachante. Comme les extraits des rares opéras figurant sur le deuxième CD, ils nous rappellent qu’il y a encore quelques dizaines d’années il existait un public, et un service public, pour aider les artistes à défendre ce répertoire.

 

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