Lénore lave plus blanc

The Spectre's Bride

Par Laurent Bury | jeu 06 Juillet 2017 | Imprimer

Le succès international du Stabat Mater valut à Dvořák de nombreuses commandes à honorer à l’étranger, et notamment en Angleterre. Dès 1883, Leeds lui réclama un oratorio et Birmingham eut droit en 1885 à la première hors Autriche-Hongrie d’une œuvre rebaptisée The Specter’s Bride dans sa version en anglais, mais pour laquelle le compositeur avait initialement choisi un poème en tchèque dû à Karel Jaromír Erben, intitulé Svatební Košile, autrement dit « Les chemises de la fiancée ». L’intrigue de ce conte fantastique rappelle beaucoup la Lenore de Gottfried August Bürger, ballade gothique qui fut en 1774 un des premiers grands succès du préromantisme, traduite dans de nombreuses langues et mises en musique par maint compositeur. Variante par rapport à la chevauchée de l’infortunée Lenore que son fiancé devenu spectre conduit au cimetière, l’héroïne imaginée par Erben est sommée par le cavalier de se défaire en cours de route de tout son bagage : son livre de prières, la croix de sa mère, jusqu’aux fameuses chemises qu’elle a cousues pour son trousseau. Une prière finalement prononcée lui permettra d’échapper à un séjour prolongé au royaume des défunts.

Bien que sa carrière ait Prague pour centre, Simona Šaturová est régulièrement invitée à Bruxelles : elle y a participé à plusieurs productions mozartiennes et fut en 2012 l’héroïne de la surfureuse Traviata montée par Andrea Breth. Dans sa première intervention, l’aigu forte paraît très tendu, et le vibrato semble déjà un peu trop prononcé ici et là. Cette mauvaise impression initiale se dissipe heureusement par la suite, et l’expressivité de l’artiste l’emporte, jusque dans sa prière qui permet le renversement final. Pavol Breslik est, lui, un spectre juvénile et tendre, extrêmement séduisant, à qui l’on donnerait le bon dieu sans confession. Ces qualités compensent la relative légèreté de la voix, pour un personnage où l’on peut imaginer des ténors plus lourds. Adam Plachetka complète harmonieusement cette distribution : la basse n’est ici que le narrateur de l’action et ne participe en rien. Alors que la soprano et le ténor dialoguent, il lui revient de commenter les incidents, avec le soutien du chœur. Il a néanmoins sa part des onomatopées et effets sonores dont le poème est émaillé, et c’est ici le diseur qui s’impose, autant que le chanteur.

Evidemment, même si l’œuvre est relativement peu familière hors de Tchécoslovaquie, elle est loin d’en être à son premier enregistrement. Plusieurs générations de grands chanteurs tchèques s’y sont illustrées : Eva Urbanová, Josef Protschka, ou Beno Blachut pour remonter aux gravures historiques. Sous la baguette experte du jeune chef allemand Cornelius Meister, l’Orchestre symphonique de la radio de Vienne distille des sonorités luxuriantes, et les choristes de la Wiener Singadkademie sont les protagonistes actifs qu’appelle la partition.

A noter que Martinů a lui-même composé en 1933 une Fiancée du spectre, pour le même effectif vocal et instrumental et d’après le même poème, mais qui ne dure qu’une petite demi-heure (c’était initialement la troisième partie de Spalícek).