Éire d'opéra

The Trials of Tenduci – A Castrato in Ireland

Par Clément Demeure | mer 14 Avril 2021 | Imprimer

Dans la longue liste des grands castrats qui, de Siface à Vellutti, ont fait le voyage vers Londres, Tenducci occupe une place de choix. Arrivé à la fin des années 1750, il s'y impose comme une figure majeure pendant une bonne trentaine d’années émaillées de tribulations qui inspirent le titre de ce disque. Créateur de multiples œuvres dont un pilier du répertoire britannique, l’Artaxerxes de Thomas Arne (1762), le castrat est au fil des ans acclamé au théâtre, emprisonné pour dettes et brièvement fugitif, secrètement marié avec une jeune Irlandaise, modèle pour Gainsborough, concertiste réputé, auteur de musique…

Pourtant le castrat n’est qu’un prétexte, et c’est avant tout un échantillon de la vie musicale entre Londres et Dublin (voire Édimbourg) que proposent Peter Whelan et l’Irish Baroque Orchestra. Les échanges artistiques entre les deux villes étaient fructueux et on se rappellera notamment que c’est à Dublin que Haendel fit créer son Messie. Les troupes italiennes venues du continent poussaient parfois jusqu’en Irlande, où chantèrent des stars en devenir comme Anna De Amicis ou le castrat Guadagni.
Les succès londoniens étaient aussi applaudis à Dublin, comme les airs de concert de Johann Christian Bach ou Tommaso Giordani, dont le célèbre « Caro mio ben » fit aussi le succès du soprano Pacchierotti avant d’être ânonné par des générations de vedettes comme de débutant·es – on se réjouit de l’entendre ici avec orchestre. Comme à son habitude, J.C. Bach fait habilement dialoguer instruments solistes et voix dans la scène dramatique « Ebben si vada… Io ti lascio » (notablement gravée par Jaroussky) et l’arrangement d’une ballade écossaise, The Braes of Ballenden. De fait, l’attrait du disque est dans le dialogue entre le folklore des îles Britanniques et la musique classique de la seconde moitié du XVIIIe siècle : l’ouverture et le medley irlandais de The Island of Saints (1785) de Giordani a bien du charme, tout comme sa lamentation de Marie Stuart, ainsi que l’extrait d’un concerto pour hautbois de Fischer sur la mélodie de Gramachree Molly. Hybridation appréciée du public d’alors si l’on en croit l’engouement pour les ballad operas, en particulier l’indémodable Beggar’s Opera.
 
Impeccable, l’Irish Baroque Orchestra trouve de belles couleurs boisées et réserve une part flatteuse au hautbois (Andreas Helm et Ana Inès Feola). Son unité de ton permet de passer sans heurt d’un genre à l’autre, dans une atmosphère qui est plutôt celle du concert – on aura entendu plus intensément théâtral chez Arne et Mozart. L’approche convient parfaitement au délicieux programme sélectionné, même si l’on n’est guère convaincu de l’intérêt de Pierre van Maldere, dont une symphonie anecdotique ouvre le disque.

Longtemps membre du studio puis de la troupe du Staatsoper de Munich et lauréate du concours Operalia, Tara Erraught chante Mozart, Rossini, Oktavian ou Nicklausse sur les plus grandes scènes. Forcément idiomatique, cette native de Dublin offre un mezzo-soprano au médium plaisant, parfois contraint dans les notes les plus graves mais l’aigu conquérant : elle jouait les Colbran dans le récent Amici e Rivali. « Amid a thousand racking woes » est sans doute le plus souverain techniquement de la discographie, une maîtrise de la vocalisation que confirme le motet de Mozart, écrit non pas pour Tenducci mais pour Rauzzini, lui aussi longuement implanté à Londres. Même si l’on souhaiterait parfois une personnalité plus affirmée, l’Irlandaise a suffisamment de sensibilité et de finesse pour toucher dans les pièces de Giordani ou la ballade arrangée par Bach. Avec son programme original et cette interprétation idoine, ce petit album a décidément bien du charme.

 

 

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