Très faubourienne oiselle

L'Hirondelle inattendue

Par Laurent Bury | mer 05 Septembre 2012 | Imprimer
 
 
Il y a quelque chose du Poulenc des Mamelles de Tirésias dans cette Hirondelle inattendue. Le livret n’est pas signé Apollinaire, mais celui-ci n’aurait peut-être pas désapprouvé l’idée de faire atterrir un pilote d’avion et un journaliste au milieu du Paradis des Animaux, où vivent toutes les créatures les plus légendaires. Claude Aveline (1901-1992), éditeur et écrivain touche-à-tout, avait conçu pour la radio une pièce intitulée Le Bestiaire inattendu, à partir de laquelle fut conçu le texte de cet « opéra féerique » long d’à peine quarante minutes. Juif polonais installé en France, élève d’Henry Rabaud, Szymon Laks (1901-1983) connut la déportation à Auschwitz et à Dachau. Composée en 1965, son Hirondelle ne fut créée que dix ans après à la télévision polonaise, sous forme d’opéra filmé.
Sur un somptueux tissu orchestral (très bel Orchestre de la radio polonaise) se déroule une déclamation française post-debussyste très naturelle, avec de franches incursions en direction du music-hall, et surtout vers la chanson populaire, à travers des citations de la fameuse Hirondelle du faubourg, immortelle scie de Bénech et Dumont composée en 1912 (après Georgette Plana dans les années 1960, même Patrick Bruel l’a chantée, c’est dire).
Dans le bestiaire mythique fait en effet irruption ce volatile indésirable, dont les paroles mélodramatiques (citations tirées de la chanson) suscitent l’étonnement des autres bestioles : « C’est une folle ! Se croit-elle à l’opéra ? » s’exclame-t-on autour d’elle. Intrusion d’autant plus mal accueillie que le Paradis des animaux compte déjà un oiseau de la même espèce, en la personne de Procné, héroïne de la mythologie grecque qui fut précisément métamorphosée en hirondelle. Evidemment, tout finira bien, et les deux arondes uniront leur voix en un touchant duo. Et comme dans L’Enfant et les sortilèges, hommes et bêtes finissent réconciliés.
Kévin Amiel, élève de l’Ecole d’Art lyrique de l’Opéra de Paris, campe ici un parfait jeune premier, au timbre généreux bien que parfois encore un peu vert, mais à l’articulation impeccable. La Portugaise Eduarda Melo est une excellente Colombe de l’arche de Noé, diction limpide, timbre charnu. Sandrine Eyglier en Procné est à certains moments moins compréhensible, mais cela tient sans doute à l’emportement que doit exprimer la rivale de l’Hirondelle du faubourg. En 2009, lors de la création française à Marseille, le rôle de l’hirondelle était tenu par Marie Laforêt, avant d’échoir à Sylvie Vartan pour le concert donné en Pologne en 2010) : spécialiste de Kurt Weill, la soprano autrichienne Ute Gfrerer excelle dans son interprétation, avec une voix plus travaillée qu’elle n’en a l’air (elle tenait le rôle de la maman de Papageno dans la Suite de la Flûte enchantée cet été à Salzbourg), et son français est irréprochable. Il est urgent que cette Hirondelle inattendue soit découverte par un plus large public !
 
 

 

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