Un Dowland inattendu et revigoré

Lachrimae

Par Bernard Schreuders | mer 21 Août 2013 | Imprimer
 
Nous l’attendions avec un mélange d’impatience, de curiosité mais également une pointe d’appréhension, or le premier disque de Thomas Dunford se révèle époustouflant de beauté comme d’intelligence. En choisissant Dowland, qu’il aborde en soliste aussi bien qu’en accompagnateur, ce musicien de vingt-cinq ans s’expose à de périlleuses comparaisons tout en risquant de s’aliéner cette frange non négligeable du public de la musique ancienne qui ne jure plus que par la nouveauté, l’inouï, arraché, quelquefois hâtivement, aux oubliettes de l’Histoire. En l’occurrence, l’originalité ne réside pas dans le programme, mais dans l’approche interprétative, et ce à plus d’un titre.
Depuis Alfred Deller, nous avons l’habitude d’entendre ce répertoire chanté par un contre-ténor (souvenons-nous du magnifique récital de Damien Guillon sorti il y a deux ans), quelquefois par un ténor aigu ou un soprano, le plus souvent accompagnés au luth. Pourtant, en exergue de son premier recueil d’airs, Dowland précise qu’ils peuvent être chantés par une ou plusieurs voix, possibilité qui n’est pratiquement jamais explorée de nos jours. Thomas Dunford accompagne un soprano (Ruby Hughes), deux ténors (Paul Agnew et Reinoud Van Mechelen) et une basse (Alain Buet) réunis au sein d’un quatuor d’une rare cohésion (attaques, respirations, nuances dynamiques, inflexions) et qui fraie, en ces pages pourtant familières (« Come again », « Can she excuse », « Go cristall teares »), des perspectives insoupçonnées. Ancien pilier du Consort of Musick à qui nous devons la première intégrale des airs de Dowland, Paul Agnew avait également enregistré dans les années 90 deux splendides anthologies de lute songs du compositeur (Metronome), aujourd’hui indisponibles. Cette connaissance intime du répertoire mais également de la langue lui confère un avantage certain sur ses partenaires, y compris Alain Buet, cet autre orfèvre du verbe, et il y a fort à parier que la haute-contre écossaise guide ici les jeunes mais déjà très talentueux Ruby Hugues et Reinoud Van Mechelen.
L’auditeur sera sans doute déstabilisé lorsqu’il découvrira dans des tubes, tirés cette fois du deuxième recueil d’airs, tels que « I saw my lady weep » ou « Sorrow Stay », une seconde voix (Alain Buet), doublant la partie de basse du luth, option suggérée par Dowland et donc là aussi parfaitement légitime, mais largement ignorée par la plupart des interprètes. Ruby Hughes et Paul Agnew y rivalisent de finesse et osent effleurer les mots sur le ton de la confidence, mais dans le même temps, Alain Buet leur apporte un poids, une densité presque terrienne qui en renouvelle l’atmosphère tandis que le dédoublement du « je » poétique ne laisse pas de troubler l’image pourtant si prégnante de l’amant esseulé, « exilé à jamais » (« Flow my tears »), longtemps véhiculée par la tradition dellérienne.
Présenté comme le chantre par excellence de la mélancolie élisabéthaine et jacobéenne, Dowland n’est pas pour autant neurasthénique, il peut se montrer enjoué et même dans l’élégie, ce n’est pas un goût masochiste des larmes qui s’exprime. Certes, il connaît des accès de désespoir et peut s’abîmer dans la tristesse, mais la plainte, dans sa vivacité et son amertume, demeure avant tout celle d’un cœur qui, nullement éteint ni résigné, proteste et vibre encore – « Come again », oscillant entre le désarroi et l’espoir, est emblématique, à cet égard. Des nuances les plus délicates jusqu’aux puissants éclats de certains tutti, ce frémissement, cet élan vital innerve le discours et libère un pouvoir d’évocation que laisse à peine entrevoir le chant trop souvent désincarné et contemplatif des falsettistes.
Plénitude, sensualité, ivresse des couleurs : la sonorité de Thomas Dunford ensorcèle, mais la précision et la vigueur du geste, son agogique souveraine forcent davantage encore l’admiration. Nous l’avions bien sûr déjà remarqué dans le continuo de nombreux ensembles, en concert comme au disque – il faut absolument découvrir l’album qu’il consacrait à Antoine Forqueray avec Julien Léonard et François Guerrier (MUSO) voici trois ans –, mais celui-ci en apporte une confirmation éclatante : Thomas Dunford est un des luthistes les plus doués de sa génération.
Du reste, les chefs le savent et se le disputent, mais il garde la tête froide. Certes, le fils des gambistes Sylvia Abramowicz et Jonathan Dunford possède une personnalité assez forte pour s’émanciper d’un modèle imposant (Hopkinson Smith), mais Dowland, confiait-il au micro de Marc Zisman (Qobuz), il en a aussi fait son pain quotidien, jusqu’à l’obsession. Travailler, chercher, s’imprégner de l’époque, connaître l’homme pour mieux pénétrer son écriture, l’approfondir constitue un vrai défi face à l’agitation frénétique du monde contemporain et à la multitude de projets auxquels l’artiste participe, souvent sans disposer du temps nécessaire pour aller aussi loin qu’il le voudrait dans la compréhension des œuvres. A la fois robuste et sensible, libre, solaire, ce Dowland ne ressemble à aucun autre et conserve, jusqu’au cœur de la mélancolie (« Semper Dowland, Semper dolens », « Lachrimae »), une légèreté et un mordant inédits. Nous savons gré au label Alpha de ne pas avoir oublié le quatre cent cinquantième anniversaire de la naissance du compositeur, éclipsé, comme le centenaire de Britten, par la célébration de Verdi et de Wagner.
 
 
 

 

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