Un mélodrame straussien en français

Marie Victoire

Par Laurent Bury | lun 24 Décembre 2012 | Imprimer
 
De Respighi à l’opéra, la postérité a surtout retenu La Fiamma (1934), redonnée à Rome en 1997, avec Nelly Miriciou. C’est la même interprète, dans ce même théâtre, qui assura quelques années plus tard la création très posthume de Marie Victoire. Vers 1912 – et donc bien avant les Fontaines de Rome et les autres œuvres orchestrales qui lui vaudront sa célébrité – Respighi avait reçu commande de l’opéra de Rome d’un opéra en français, sur un livret qu’Edmond Guiraud devait tirer de sa pièce de théâtre Marie-Victoire (créée en 1911 au Théâtre Antoine). La Première Guerre mondiale vint empêcher qu’on monte l’œuvre, qui resta ensuite dans les cartons du compositeur. Et il aurait été bien dommage qu’elle y demeure, tant cet opéra sonne comme une splendide révélation, mais aussi comme un étrange alliage.
Sur un livret mélodramatique à souhait, qui exploite la tourmente révolutionnaire dans la lignée d’Andrea Chénier, avec retrouvailles impossibles et héros qui échappent de justesse à la guillotine, Respighi, qui avait étudié la composition avec Rimski-Korsakov puis séjourné en Allemagne, compose une musique à la vocalité puccinienne, mais sur un texte écrit en alexandrins français, et porté par une luxuriance orchestrale qui renvoie bien davantage à un modèle germanique, et plus précisément (Richard) straussien, tendance Frau ohne Schatten… Avant de succomber en prison au désespoir et aux avances d’un ami de son mari, Marie de Lanjallay se déclare au premier acte « Heureuse, trop heureuse », comme Louise, et l’on ne serait pas étonné que Respighi ait laissé traîner ses oreilles du côté de Gustave Charpentier, avec aussi ce début du troisième acte, situé dans une boutique de modiste, dont le bourdonnement de ruche rappelle un peu la scène de l’atelier dans Louise. Musicalement, les effets de citations se multiplient : le premier acte fait se télescoper « Il pleut bergère » et « Ah, ça ira, ça ira » et d’autres chants révolutionnaires ; le deuxième acte montre des aristocrates prisonniers qui se distraient en dansant le menuet ou en montant Le Devin du village de Rousseau, dont on on entend des fragments, l’air « J’ai perdu tout mon bonheur, j’ai perdu mon serviteur » se superposant à la Marseillaise.
Mimi dans le DVD de La Bohème diffusé par Opera Australia, Takesha Meshé Kizart enchaîne régulièrement en Allemagne les Tosca et les Turandot. Celle qu’on a appelé la Beyoncé de l’opéra a chanté à Montpellier la Marguerite de Mefistofele. Elle est bien le grand soprano dramatique qu’appelle ici Respighi, elle se livre sans compter dans les grands élans qu’exige la partition, avec un investissement qui ne craint pas d’aller jusqu’au cri. A ses côtés, on entend dans le rôle de son mari l’Allemand Markus Brück, baryton verdien (Germont, Rigoletto) et wagnérien (Amfortas, Wolfram, Beckmesser) dont la voix dit toute la noblesse et la générosité du personnage. Le ténor est ici le traître, et Clorivière a été confié au ténor espagnol Germán Villar, qui assume son rôle avec une certaine raideur, et surtout avec un accent ibérique à couper au couteau, au point qu’on ne comprend souvent rien de ce qu’il dit. C’est d’ailleurs le seul vrai point noir de cet enregistrement pour des oreilles francophones : Christophe Fel est le seul à pratiquer couramment la langue de Molière (on pourrait à la rigueur y ajouter le Belge flamingant Thomas Blondelle), mais ces deux chanteurs ne campent que des silhouettes et n’ont guère plus de quelques phrases à prononcer. Tout le reste de la nombreuse distribution se compose d’artistes en troupe à Berlin, aux voix solides mais au français parfois contestable. On oubliera ce défaut en se laissant griser par les sonorités somptueuses que prodigue l’orchestre du Deutsche Oper dirigé par Mikhaïl Jurowski, moins médiatique que son fils Vladimir mais grand spécialiste de l’opéra russe, et parfaitement capable de tirer le meilleur d’une œuvre aussi hybride que cette Marie Victoire. Puisse Laurent Brunner parvenir à monter cet opéra à Versailles, ainsi qu’il déclare en avoir le projet (voir l'interview qu'il nous a accordée).
 

 

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