Un Nabucco de soir d’été

Nabucco

Par Jean-Philippe Thiellay | mar 20 Juillet 2010 | Imprimer
 
On s’y croirait : une belle soirée de juillet 1959, dans le jardin de Boboli à Florence. Après avoir bourlingué toute la journée en Toscane au volant d’une Fiat Cinquecento, l’originale, et dévoré allongé à l’ombre d’un pin les premières pages d’Il gattopardo (Le Guépard), de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, sorti quelques mois plus tôt, qu’imaginer de mieux que de profiter de la fraicheur de la soirée avec une représentation d’opéra affichant quelques noms glorieux et de jeunes artistes prometteurs dans un opéra du grand répertoire ?
 
Le charme de la soirée s’arrête assez vite, malheureusement et n’opère pas du tout, aujourd’hui en 2010. La prise de son est précaire – et appelle même les excuses de l’éditeur pour certaines plages du CD… ce qui le dédouane encore moins pour toutes les autres. L’orchestre du Mai musical florentin, sans doute desservi par ces difficultés techniques non réparées, est mauvais de bout en bout : sans même évoquer les coupures, nombreuses, les choix du jeune Bruno Bartoletti (alors âgé de 33 ans !) sont contestables, les décalages et les aberrations rythmiques sont légions et le résultat est d’une lourdeur à peu près inaudible (voir le récitatif « Son pur queste mie membra » !). De fait, le public est là et applaudit, mollement comme si la température de l’été toscan l’avait liquéfié.
 
Les solistes ne rattrapent pas vraiment ce défaut rédhibitoire. Le grand Ettore Bastianini incarne le rôle titre et lui prête à nouveau sa voix de bronze dont on apprécie, ici et là, la projection insolente et les harmoniques aigus. Deux ans avant qu’on lui diagnostique un cancer du larynx qui l’emportera, le baryton fait preuve d’une autorité impressionnante. Pourtant, en cette soirée, il ne convainc pas totalement, sans doute à cause d’un certain laisser aller de la ligne, de portamenti abusifs et d’accents véristes tout à fait déplacés dans cet opéra du jeune Verdi. Entendons-nous bien : il s’agit là d’un immense chanteur dont l’art mérite d’être disséqué, analysé, admiré. D’autres rares témoignages discographiques de cet art existent dans ce rôle1. Mais en cette soirée de 1959, non, ce n’était pas ça.
 
A ses côtés, s’affiche une star de l’époque, largement oubliée aujourd’hui, la soprano américaine Margherita Roberti, qui, après des études aux Etats-Unis, fit l’essentiel de sa carrière en Italie, en particulier à la Scala. Spécialisée dans les rôles de soprani dramatiques, comme Odabella ou Elisabeth de Valois, elle donne d’Abigaille une incarnation respectable, appuyée sur des moyens conséquents, même si l’élégance n’est pas vraiment au rendez-vous.
 
Le véritable triomphateur de la soirée, autant qu’on puisse en juger aujourd’hui, est le très jeune Paolo Washington, localde l’étape, à l’orée d’une carrière de quatre décennies. Juste après ses débuts au Teatro Comunale de Florence, le voilà en Zaccaria, impressionnant de sérénité et de justesse, par delà un matériau exceptionnel. Certes, la révolution belcantiste n’a pas encore eu lieu et il ne faut pas attendre de variations et d’ornements dans « Come notte a sol fulgente ». Mais tout de même, avec lui, le frisson passe.
 
Le reste de la distribution est à l’avenant d’une soirée sans doute pittoresque et sympathique mais qui ne méritait vraiment pas un passage à la postérité…
 
Jean-Philippe THIELLAY
 
1 Myto avait publié en 2005 un Nabucco, capté à Florence en 1961
 
 

 

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