Lentement mais sûrement

Venez chère ombre

Par Laurent Bury | ven 08 Mars 2019 | Imprimer

Vous ne connaissez peut-être pas encore son nom, parce que son parcours se construit petit à petit, sans ces coups d’éclat sur lesquels les médias aiment à se focaliser. Le nom d’Eva Zaïcik a pourtant eu quelques occasions de se faire remarquer, au moins parce qu’elle fut élue Révélation lyrique lors de l’édition 2018 des Victoires de la musique classique, troisième prix au concours Voix Nouvelles, ou deuxième prix au concours Reine Elisabeth. Auparavant, on avait pu l’entendre durant son passage par le CNSMDP, remarquable Farnace dans Mitridate dès 2014. En 2016, il y a bien eu un remplacement au pied levé en Didon de Purcell à Rouen, mais depuis, la trajectoire est sage, sans excès, sans rôles trop prématurément abordés : Caliste dans Les Amants magnifiques de Molière-Lully dont la tournée à travers la France n’est pas encore finie, Lybie dans Phaéton du même Lully l’an dernier. Peut-être la Carmen quelle sera en mai à Compiègne, dans la version Peter Brook-Marius Constant, contribuera-t-elle à placer la mezzo sous le feu des projecteurs ; en attendant, ce premier disque a lui aussi la grande sagesse de ne pas imiter la grenouille voulant se faire aussi grosse que le bœuf, puisqu’Eva Zaïcik y chante cette musique baroque qui l’accompagne depuis ses débuts professionnels, musique qui, sans demander de voix gigantesque, n’en est pas exigeante.

Noblesse du phrasé, sensualité du timbre, tels sont les deux atouts maîtres de la chanteuse, qui lui permettent d’éviter ces deux écueils que seraient la froideur et la trivialité. La netteté de sa diction lui permet d’être constamment intelligible, qualité sine qua non pour ce répertoire. Le texte est déclamé avec la sensibilité nécessaire, avec expressivité mais sans histrionisme aucun, mais avec ce qu’il faut de sourire dans le bonheur et de larmes dans l’affliction. L’aigu est aisé, le grave n’a rien de forcé, et la beauté pure de la voix fait le reste, mieux qu'adéquatement soutenue par l’ensemble Le Consort que dirige Justin Taylor dans un programme à base de cantates et de « cantatilles », la cantatille étant une pièce bâtie sur le même principe que la cantate, mais plus courte que sa grande sœur, un petit quart d’heure contre la petite demi-heure que peut durer une cantate.  

A la composition de ce programme on pourrait néanmoins adresser deux reproches : dans la mesure où sont réunis des interprètes assez idéaux, pourquoi ne pas donner dans leur intégralité ces œuvres brèves, et n’en retenir souvent qu’un air ? Cela présente par ailleurs l’inconvénient de maintenir tout le début du disque dans une atmosphère compassée où se multiplient des indications comme « Lent », « Fort lent », « lentement » ou « Très lentement ». On est bien aise de découvrir les compositions du Picard Louis-Antoine Lefebvre, mais pourquoi s’arrêter aussitôt après l’air introductif dans sa cantatille Les Regrets ? Pourquoi ne retenir qu’un air de son Lever de l’aurore ? Du guère plus connu Philippe Courbois, pourquoi ne donner à entendre qu’un extrait d’Ariane ?

Enregistrer une cantate de son début jusqu’à sa fin présente notamment l’avantage de pouvoir explorer une plus large gamme d’affects, puisque l’interprète doit en général y traduire des émotions variées, de l’extrême tristesse à la plus franche gaieté. De fait, la joie trouve enfin sa place, le « tendre », le « gai » et le « gracieux » s’imposent même pour un sujet a priori tragique comme celui de Léandre et Héro de Clérambault, ou dans Le Dépit généreux de Montéclair, dont le livret n’est qu’une exquise bergerette mais qui autorise un déchaînement de passion amoureuse. De Lefebvre, plus encore que « Venez, chère ombre », digne de figurer aux côtés des plus beaux airs de cour du siècle précédent, on retiendra l’Andromède, véritable mini-tragédie lyrique avec scène de tempête et héroïne tourmentée. Tout est maintenant prêt pour qu’Eva Zaïcik accède aux premiers rôles, mais il est tout à son honneur de ne pas avoir voulu brûler les étapes.

 

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