Au seuil de l'éternité...

Verdi - Requiem

Par Dominique Joucken | mer 17 Juin 2015 | Imprimer

Enregistré en février 2014, ce double CD est apparemment le dernier témoignage de Lorin Maazel. Après une carrière de plus de 70 ans (puisque commencée comme enfant prodige), comment le maestro américain envisage-t-il le Requiem de Verdi ? On connaît le bon mot du critique Edouard Hanslick : « C’est un opéra en habit de curé ! ». Maazel veut de toute évidence tordre le cou à ce cliché : jamais on n’a entendu dans l’œuvre, propice à tous les débordements, une direction aussi ascétique. Tout est tracé dans le style de l’épure, avec un refus absolu de l’effet et du spectaculaire. Volonté de fer, Maazel trace son sillon de pureté jusqu’aux toutes dernières notes, avançant lentement, sur un ton constamment monacal, sorte d’équivalent musical du jansénisme. Mais cela marche : rarement le Requiem aura sonné aussi plein, aussi magistral de forme et aussi équilibré. Amateurs de péplums musicaux et autres cataclysmes, passez votre chemin, ceci n’est pas pour vous. Contempteurs de Verdi, prêtez l’oreille à cette expérience assez inédite, et révisez votre jugement. Dans ceux qui ont précédé Maazel, seul Giulini, dans son second enregistrement réalisé à Berlin (Deutsche Grammophon) était allé aussi loin dans le choix du dépouillement et de l’humilité.

Evidemment, une telle vision ne peut qu’être frustrante pour des musiciens d’orchestre virtuoses, comme le sont ceux du Philharmonique de Munich. On les sent très souvent prêts à exploser, mais le chef ne leur laisse jamais le champ libre, trop conscient de ce que des cuivres pétaradants viendraient détruire les belles nuances de son eau-forte. Même dans les moments les plus tonitruants du « Dies Irae » ou du « Libera me », le contrôle du son reste fanatique. Pas de démonstration d’orchestre, mais des instrumentistes de premier plan, qui offrent une matière dense, travaillée, sans concession à l’esprit profane. Gageons qu’avec leur nouveau directeur, Valery Gergiev, le résultat sera bien différent !

Le chœur philharmonique de Munich se coule encore plus naturellement dans la vision du maestro, avec un ton extasié parfaitement en situation, et une homogénéité à toute épreuve. Si l’on ajoute que, pour un live, on n’a pas dénombré un seul faux départ, on mesure la qualité de la performance.

Plus compliquée apparaît la position des solistes : Maazel a choisi des grands noms de l’opéra. Allaient-ils se plier à sa poigne de fer ? Signe du charisme unique du défunt chef, chacun s’emploie à apporter sa pierre à l’édifice. La pulpeuse Daniela Barcellona, que l’on a vue si extravertie avec Claudio Abbado en DVD (EMI), se fait toute oblation et contrition, évoquant une Marie-Madeleine en pleurs dans son « Liber scriptus ». Georg Zeppenfeld, dont on sait les trésors de puissance qu’il peut déployer en scène, se contente d’assurer très solidement la partie de basse, soutenant toute l’architecture avec son timbre de bronze. Anja Harteros met de côté son aspect « bête de scène » et devient l’ange qui survole tous les ensembles, jusqu’à un « Libera me » qui la voit certes déployer d’importants moyens, mais sur un ton très digne et peu théâtral. Moins connu, Wookyung Kim est doté d’un timbre mozartien qui fait merveille dans de délicates arabesques, dessinées sous une baguette à la fois sûre d’elle et très humble.

Maazel, chef capable du meilleur (des opéras de Ravel de référence) comme du pire (une intégrale Sibelius tout simplement soporifique) nous a donc quittés sur un CD magistral, étonnant et qui offre des perspectives toutes nouvelles sur une œuvre que l’on croyait connaître à fond. N’est-ce pas exactement ce que l’on demande à un enregistrement ? Merci, Maestro, et bonne route !

 

 

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