Plus de lumière que d'ombre

Vivaldi : entre ombre & lumière

Par Thierry Verger | lun 04 Octobre 2021 | Imprimer

Sur la place musicale d’Occitanie, l’Ensemble Baroque de Toulouse occupe une place de choix. Il y a à l’origine, soit dans les années 1990, sept musiciens qui font les beaux jours du rayonnant département de musique ancienne du Conservatoire de Toulouse, alors à son apogée. En 1998, Michel Brun, le flûtiste que l’on entend dans le présent enregistrement, est à l’origine de la fondation de l’EBT.

Rapidement, l’activité musicale prend de l’ampleur, le répertoire s’élargit, sortant des seuls sentiers baroqueux et s’aventurant ici et là vers d’autres publics. L’ouverture au public, et surtout à tous les publics, est du reste une des spécificités de cet ensemble et une volonté forte de Michel Brun. Visée pédagogique avec le cycle Cantates sans filet où le public est invité à s’associer aux répétitions de concerts gratuits consacrés aux cantates de Bach. L’objectif à – très – long terme est de donner les 200 cantates sacrées du Cantor de Leipzig, sur une trentaine d’années. Vaste programme. L’opération a débuté en 2007 et déjà environ 80 cantates ont été proposées, lors de sessions gratuites, au cours desquelles tout un chacun est invité à assister aux répétitions avant concert et même à s’associer au choral final ! Belle initiative donc, qu’il faut saluer ; on pourrait évoquer également le festival toulousain Passe ton Bach, créé en 2008 avec toujours comme visée de s’ouvrir au plus large public possible en proposant Bach dans toutes sortes de lieux ; cette année 2021  a vu son édition se dérouler aussi bien dans des églises ou des chapelles que dans une librairie, la gare Toulouse-Matabiau, un jardin public ou encore la Grand’Chambre de la Cour d’Appel.

L’ensemble n’a publié que deux enregistrements depuis sa création : en 2016, après presque 20 ans d’existence, la restauration de l’opéra-ballet « Le Triomphe des Arts » du compositeur toulousain Bernard-Aimable Dupuy et ce présent CD, consacré à Vivaldi. Il s’agit de l’aboutissement d’un projet artistique qui existe depuis 2017, autour du maître vénitien et qui a pu trouver un aboutissement grâce… à la pandémie. Michel Brun, qui ne goûte guère les enregistrements studios, a découvert la superbe acoustique de la chapelle Notre-Dame d’Alet, à Montaigu-sur-Save, en Haute-Garonne. Il a pu obtenir une autorisation d’enregistrer et l’automne 2020, alors que la France se confinait, et la session a été consacré à l’enregistrement des 8 pièces de ce disque.

L’ensemble a fait appel aux services de Caroline Champy-Tursun, officiellement mezzo, mais qui tient (notamment dans la Johannes Passion) des parties d’alto et qui en possède même les plus beaux accents. Cette élève de Rachel Yakar et Jane Berbié a choisi de mener sa carrière en dehors des sentiers battus et de s’aventurer dans des trajectoires qui l’éloignent ici et là de la musique ancienne ; elle ne s'interdit pas d’aborder la chanson, la musique traditionnelle, voire les polyphonies corses. Elle revient à ses premières amours dans cet enregistrement du Stabat Mater et de cinq autres pièces issus d’opéras de Vivaldi (le disque propose également un concerto et une sinfonia).

Disons-le d'emblée, on apprécie l’humilité et la simplicité d’une interprétation sans afféterie aucune, ce qui n’exclut ni engagement ni profondeur. Le plus bel exemple dans cet enregistrement est certainement le « Sposa son disprezzata » extrait de Bajazet, dans lequel Caroline Champy rend admirablement l’état d’esprit de la femme trahie, désespérée, mais qui, dans la reprise, expose la conquête du cœur perdu, par la palette qui semble inépuisable des nuances du chant. La voix réconforte, réchauffe, tout en maintenant opportunément une distance ; c'est une sorte d’application bienvenue, et qui sied si bien à ce répertoire. On apprécie les mêmes qualités dans les autres extraits d’opéras avec toutefois une mention particulière pour l’Orlando furioso. Caroline Champy s’attaque, avec Michel Brun à la flûte, au redoutable « Sol da te », qui conclut le disque. L’impression d’ensemble de l'aria est favorable puisque l’on y retrouve les mêmes qualités d’engagement et de retenue qui font le charme de cette voix. Deux réserves toutefois sur cet aria da capo. Tout d’abord la reprise nous semble pour le coup trop retenue ; la cantatrice n’ose se lancer dans l'expression du chant d’amour éperdu, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit ; il nous manque l’élan débridé qui va convaincre l’aimée ; pas sûr que la sagesse de la déclaration d’amour soit totalement convaincante ! La seconde réserve, sur cet air, tient davantage à la prise de son. La voix apparaît trop souvent en retrait, en arrière des instruments qui se trouvent ainsi surexposés.

Le parti pris de ce disque est justement de limiter au strict minimum le nombre d’instruments selon le principe d’un instrument par voix. C’est ainsi qu’est proposé le Stabat Mater, dans un dépouillement qui du coup n’évite pas la sécheresse, mais met bien en avant la voix d’alto, qui n'aurait peut-être pas pu se détacher du tutti. Mais là aussi, on apprécie l’intelligence de la lecture, la finesse des nuances et, surtout, la simplicité qui figure admirablement les mille et une nuances de la douleur d’une mère éplorée.

Un disque attachant qui tient toute sa place dans un catalogue où le choix interprétatif est, on le sait, pléthorique.

 

 

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