La diva et le boute-en-train

Cecilia et Rolando en concert - Paris (Philharmonie)

Par Christian Peter | dim 20 Décembre 2015 | Imprimer

Curieuse association que celle d’une cantatrice à l’apogée de sa carrière et d’un ténor qui effectue depuis quelques années un retour prudent sur la scène après avoir connu de sérieux problèmes vocaux et quelques interventions chirurgicales. Et pourtant cela fonctionne tant leurs personnalités se complètent et leur complicité est évidente tout au long de la soirée.

A l'exception du concerto pour hautbois et cordes de Bellini, le programme, centré sur Mozart et le bel canto, n'offre rien de bien original et laisse le spectateur curieux sur sa faim, les deux protagonistes ayant maintes fois interprété au cours de leurs carrières respectives la plupart des morceaux proposés ici.

Les trois airs en solo dévolus à Rolando Villazon ne présentent aucune difficulté majeure et lui permettent de tirer profit de ses moyens actuels. Annoncé souffrant en début de soirée, le démarrage aura été plutôt difficile : l’air de concert de Mozart « Si mostra la sorte » en a fait les frais : voix terne, aigus tendus, ton monocorde, on pouvait craindre le pire. Fort heureusement, le duo avec Zerline qui ne sollicite pas son registre aigu, le montre plus à son aise. Avec L’Elixir d’amour, Villazon se retrouve en terrain connu, le rôle de Nemorino est à son répertoire depuis une dizaine d’années et la « Furtiva lagrima » n’a plus de secret pour lui. Pourtant quelle déception d’entendre cette page chantée sans nuances, sans tendresse et avec si peu d’émotion. A la fin de l’air quelques notes aiguës tenues plus longuement que de raison lui vaudront pourtant une acclamation de la part du public. Moins exposée dans le duo avec Adina, la voix semble gagner en rondeur, l’assurance communicative de Cecilia Bartoli y est sans doute pour quelque chose, et les mille facéties auxquelles le ténor se livre lui attirent d’emblée la sympathie du public qui ne ménage pas ses applaudissements mais c’est la romance de Bellini « Torna, vezzosa Fillide » qui sera pour lui le meilleur moment de la soirée. La tessiture centrale de cet air met en valeur son medium qui a conservé tout son éclat, l’investissement dramatique est réel, le ténor restitue avec beaucoup de conviction les émois de ce berger qui se languit de sa belle. En revanche, dans Otello, Rolando Villazon en est réduit à jouer les faire-valoir pour sa partenaire tant la tessiture du rôle-titre dévolu par Rossini au baryténor Andrea Nozzari expose cruellement ses difficultés dans le registre grave.

Toute autre est la prestation de Cecilia Bartoli qui fait une entrée de diva sous les acclamations de la salle. Vêtue d’une somptueuse robe bleu ciel à volants, elle ne fait qu’une bouchée de l’air de concert « Chi sà, chi sà, qual sia » dont elle exalte avec maestria tous les affects avec une science aiguë du style mozartien et cet art consommé de la colorature qu’on lui connait. Entre une Zerline troublante et une Adina mutine à souhait, la cantatrice propose un rondo final de la Cenerentola éblouissant, au cours duquel elle multiplie trilles et variations, tant dans le grave que dans l’aigu, renouvelant l’intérêt de cette page ô combien rebattue pourtant. Après l’entracte, statut de star oblige, changement de tenue : cette fois la robe est blanche et satinée, ornée de motifs bleus. La soprano romaine qui a déjà interprété Desdémone notamment à Zurich et à Paris, au Théâtre des Champs-Élysées, offre une scène finale de l’Otello rossinien proprement anthologique : après une belle introduction avec la harpe, perturbée hélas par la sonnerie d’un portable, l’air « Assisa a piè d’un salice » est chanté avec un legato somptueux et une émotion à fleur de lèvres, dans un silence quasi religieux. Se jouant des difficultés vocales de l’affrontement qui suit  avec Villazon, Cecilia Bartoli se montre bouleversante jusqu’au meurtre final. Toute la scène est mise en espace avec force jeux de lumières et quelques accessoires, un fauteuil bleu qui fait office de lit, un couteau dans la main du ténor.

Saluons la très bonne tenue de l’Orchestra La Scintilla, aux sonorités chatoyantes, conduit avec rigueur et précision par Ada Paech, son violon solo, qui témoigne d’un sens aigu du théâtre dans l’extrait d’Otello, ainsi que la prestation de Pier Luigi Fabretti, hautboïste, dans le concerto de Bellini.

Trois bis qui ne brillent pas par leur originalité concluent la soirée : « La danza », chantée à deux, qui offre au ténor l’occasion de se livrer a de nouvelles pitreries, « L’heure exquise » de la Veuve joyeuse, chantée curieusement en allemand par lui et en italien par elle et enfin l’incontournable « Libiamo » de la Traviata accompagné par les battements de mains d’un public forcément ravi.           

 

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