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Récital Corinne Winters – Xabier Anduaga – Gstaad

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Spectacle
29 décembre 2025
Côte à côte plutôt qu’ensemble

Note ForumOpera.com

3

Détails

Gaetano Donizetti (1797-1848)
« Ah ! mes amis »
(Tonio – La Fille du Régiment)
Giacomo Puccini (1858-1924)
« Sola, perduta, abbandonata »
(Manon Lescaut – Manon Lescaut)
Giuseppe Verdi (1813-1901)
« La Donna e mobile »
(Il Duca – Rigoletto)
Giacomo Puccini
« Un bel dì, vedremo »
(Cio-Cio-San – Madama Butterfly)
Giuseppe Verdi
« Parigi o cara »
(Violetta et Alfredo – La Traviata)
Franz Liszt (1811-1886)
Paraphrase de Rigoletto
(piano solo)
Gaetano Donizetti
« Fra poco a me ricovero »
(Edgardo – Lucia di Lammermoor)
Ruggero Leoncavallo (1857-1919)
« Stridono lassù »
(Nedda – Pagliacci)
Pablo Sorozábal (1897-1988)
« No puede ser »
(Leandro – La Tabernera del puerto)
Franz Lehár (1870-1948)
« Meine Lippen sie küssen so heiß »
(Giuditta – Giuditta)
Giacomo Puccini
« O soave fanciulla »
(Mimi et Rodolfo – La Bohème)
BIS :
Jacinto Guerrero (1895-1951)
« Flor roja »
Los Gavilanes
Antonin Dvořák (1841-1904)
« Měsíčku na nebi hlubokém »
Rusalka – Rusalka
Adolphe Adam (1803-1856)
« O Holy Night » (Minuit, Chrétiens)

Corinne Winters, soprano
Xabier Anduaga, ténor
Maciej Pikulski, piano

Gstaad, église de Rougemont
27 décembre 2025, 19h00

Gstaad New Year Music Festival

Le Gstaad New Year Music Festival est depuis vingt ans, au tournant de l’année, un rendez-vous de grandes voix. Les églises de Saanen, Rougemont ou Lauenen accueillent cette année rien moins que Michael Spyres, Anastasia Bartoli, Asmik Grigorian, Cecilia Bartoli, Anna El-Khashem, Jakub Józef Orliński, Vittorio Grigolo, Marina Viotti ou Golda Schultz… Auxquels s’ajoutent les deux artistes que nous avons entendus samedi dernier

Attaquer son récital par l’air de Tonio dans La Fille du Régiment, « Ah, mes amis, quel jour de fête » et ses neuf contre-ut, ce pourrait sembler folie, à moins d’être sûr à 100% de la santé de sa voix. Sans conteste, c’est le cas. Celle de Xabier Anduaga est insolente d’éclat, de projection, d’homogénéité, elle ne perd jamais son legato, le passage est insensiblement franchi, et dans l’église de Rougemont, dont la taille est modeste, et à quatre bancs de bois de lui, on ne perçoit jamais le moindre début de faille. Sans parler du souffle des décibels qui agite vos derniers cheveux.

Xabier Anduaga © Patricia Dietzi

On était venu pour Corinne Winters, dont on avait le souvenir dans Jenufa et Katia Kabanova au Grand Théâtre de Genève et qu’on voulait entendre dans un autre répertoire. On n’avait pas oublié ces incarnations si vraies, si sincères, ni cette voix (auto-citation) « nativement mélancolique ».

Quand à Xabier Anduaga, on avait évidemment eu vent de la rumeur… Le nouveau ténor… (un de plus, il en sort de partout ces temps-ci, De Tommaso, Tetelman)… Une rumeur dont Christophe Rizoud – extasié – s’était fait l’écho ici-même. Séduit, le mot est faible, par la voix et le physique du chanteur : une manière de Carreras jeune, traits réguliers et fine stature, auquel la nature, il est vrai, n’a pas été cruelle. Même si elle aurait pu lui donner aussi le don du sourire, dont il fait peu usage, mais c’est sans doute la fameuse farouche fierté espagnole.

Neuf contre-ut d’emblée

Faut-il dire espagnol ? Il est basque, de San Sebastian, et a été lauré par Operalia en 2019, de là des débuts à Paris, Barcelone, Londres, enfin New York en 2023 (et l’automne dernier à nouveau pour La Sonnambula).

Revenons-en à Tonio. Non seulement les neuf contre-ut sont là, pleins, solides, indubitables (et le dernier tenu neuf secondes – c’est long) mais toutes les bagatelles qui précèdent attestent d’une maîtrise du médium aussi évidente que l’insolence de la quinte supérieure… Seule réserve, une diction française un peu bousculée, mais perçue seulement par les francophones.

Corinne Winters / Xabier Anduaga © Patricia Dietzi

C’est la densité de la voix, qui donnera à « La donna è mobile » sa virile présence. Xabier Anduaga n’a pas l’agilité d’un ténor di grazia, c’est un vrai ténor lyrique prêt déjà pour des rôles plus lourds (il a juste trente ans). Il contrôle complètement la dynamique, descend vers un mezza voce sans rien perdre de sa plénitude, s’offre une colorature très plausible, sinon parfaite, et termine sur un si aigu évidemment prolongé à plaisir.

La maturité déjà

Comme pour confirmer cette impression de maturité acquise, l’air d’Edgardo, « Fra poco a me ricovero », extrait de Lucia di Lammermoor, sera précédé d’un récitatif puissamment construit, solidement architecturé, incarné avec vigueur et d’une fierté déjà verdienne. Le parfait Maciej Pikulski se mettant à l’amble de cette respiration large : rappelons que cet Edgardo a connu la scène, celle de Covent Garden en l’occurrence, d’où l’ampleur. Ceci pour le récitatif, l’air lui-même sera pure et mâle vocalitá, un peu démonstrative, plus bravache, d’un brillant extraverti, mais s’achèvera sur un superbe diminuendo, sans que la voix ne perde rien de sa plénitude.

Xabier Anduaga © Patricia Dietzi

On évoquera tout à l’heure les deux duos de Xabier Anduaga avec Corinne Winters, mais un mot d’abord de ses deux friandises espagnoles : « No puede ser », extrait de la zarzuela La Tabernera del puerto est d’une rutilance à la Domingo – et d’un velours dans sa partie médiane lento qu’il n’aurait pas renié, avec au passage de beaux graves caressants et un final solaire, éclatant comme un drapeau sang et or. « Flor Roja », romance de la zarzuela Los Gavilanes, de Guerrero, balance sans cesse entre un désir de charme enjôleur et une bravoure un peu intempestive ; en revanche l’ornementation finale, qui associe voix mixte (que Anduaga maîtrise donc), un diminuendo fondant et une ultime note mezza voce, longuement tenue, est à tomber !

Corinne Winters © Patricia Dietzi

L’art de Corinne Winters est d’une essence différente. « Sola, perduta, abbandonata », page lyrique et dénudée s’il en est, est ici pure émotion. Les premiers aigus semblent un peu tirés. l’expressivité supplée à une certaine âpreté vocale. L’interprétation est forte, le désarroi sans espoir de Manon Lescaut est presque palpable, la voix semble prendre son essor difficultueusement, les changements de registre se laissent entendre. Ce choix de premier air, la voix encore froide, est courageux. On a l’impression que le soprano américain doit conquérir chaque note, ce qui ajoute encore à la puissance de l’expression, à la « passione disperata » voulue par Puccini de cette page.

Une fragilité brûlante

Autre « petite femme » puccinienne, Butterfly plonge aussi dans le pathétique dès les phrases d’introduction. La voix semble avoir trouvé sa respiration, les longues lignes s’étirent, toujours dans une recherche d’expression sensible. Délaissant le souci de fluidité, le legato, pour suggérer la déréliction. À nouveau les différents registres semblent juxtaposés. Les médiums frôlent le parlando. L’esthétique est vériste, assumant le pathos et délaissant la transparence éthérée coutumière.

Frêle, menue, dans une élégante robe bleu clair, Corinne Winters palpite de fragilité brûlante. Un superbe sourire, celui de l’espoir de Cio-Cio-San vient illuminer les derniers mots.

Maciej Pikulski / Corinne Winters © Patricia Dietzi

L’air de Nedda, « Stridono lassù », étonne : puissant, quelque peu hirsute dès le récitatif à l’ambitus démesuré, lancé d’une grande voix aux couleurs dramatiques, allant jusqu’au violent. Introduit par deux trilles très beaux, l’air proprement dit n’aura pas la légèreté d’un air à colorature (qu’il est), mais l’aspect, presque, d’un aria di furore, déconcertant, comme pour surenchérir dans le vérisme, et sans le lyrisme rêveur du personnage à cet instant-là.

Ampleur tragique

Puissant mais d’une autre manière, l’Hymne à la Lune de Rusalka que Corinne Winters donnera en bis retrouvera cette couleur « nativement mélancolique » qu’on évoquait plus haut. Grande voix, grande ligne, et toujours cette douleur, ces sons filés, cette ampleur tragique, et, l’a-t-on assez dit ? cette puissance pénétrante. Les derniers mots seront saisissants et tragiques.

On glissera rapidement sur le « Meine Lippen sie küssen so heiß » de Lehár : pas vraiment le genre de miss Winters, dont le tempérament sérieux se marie mal avec l’esprit de cette espagnolerie viennoise, qui a besoin de légèreté et d’humour.

Corinne Winters / Xabier Anduaga © Patricia Dietzi

Des duos un peu bancals

Ce sont seulement deux duos que proposeront les deux artistes, – et brefs. Le « Parigi, o cara » de La Traviata mettra aux prises un Alfredo spectaculairement lyrique, donnant un charme irrésistible à son mensonge (on est à la fin du troisième acte, Violetta se meurt) : ligne effusive, legato ensorceleur, énergie solaire, et, en face, douleur intense de Violetta (certes encore vaillante, si on se fie à la puissance de Corinne Winters…) Bref tout cela déborde d’énergie et d’extraversion, un peu trop sans doute, si on songe à la situation…
On dirait à peu près la même chose du duo de la Bohème, « O soave fanciulla », auquel un rien de poésie, d’intimité, n’aurait pas nui. De respiration aussi. Et même si l’unisson des deux voix sur la note finale sera d’une belle plénitude, on eût aimé un peu plus de transparence, de sentiment… Mais peut-être aucun des deux artistes ne voulait-il se laisser dévorer par l’autre…

Corinne Winters / Xabier Anduaga © Patricia Dietzi

En dernier bis, Noël et église obligent peut-être, la transcription anglaise de « Minuit, Chrétiens » dans une version à deux voix, conclura un concert saisissant ici, déconcertant là, qui aura vu la rencontre fortuite, et peut-être sans lendemain, de deux artistes tellement différents.

Un concert, c’est un moment où il doit se passer quelque chose.
La dramaturgie de celui-ci, l’alternance des personnalités et des moments, auront eu quelque chose de singulièrement efficace…

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❤️❤️❤️❤️🤍 : Supérieur aux attentes
❤️❤️❤️🤍🤍 : Conforme aux attentes
❤️❤️🤍🤍🤍 : Inférieur aux attentes
❤️🤍🤍🤍🤍 : À oublier

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(Manon Lescaut – Manon Lescaut)
Giuseppe Verdi (1813-1901)
« La Donna e mobile »
(Il Duca – Rigoletto)
Giacomo Puccini
« Un bel dì, vedremo »
(Cio-Cio-San – Madama Butterfly)
Giuseppe Verdi
« Parigi o cara »
(Violetta et Alfredo – La Traviata)
Franz Liszt (1811-1886)
Paraphrase de Rigoletto
(piano solo)
Gaetano Donizetti
« Fra poco a me ricovero »
(Edgardo – Lucia di Lammermoor)
Ruggero Leoncavallo (1857-1919)
« Stridono lassù »
(Nedda – Pagliacci)
Pablo Sorozábal (1897-1988)
« No puede ser »
(Leandro – La Tabernera del puerto)
Franz Lehár (1870-1948)
« Meine Lippen sie küssen so heiß »
(Giuditta – Giuditta)
Giacomo Puccini
« O soave fanciulla »
(Mimi et Rodolfo – La Bohème)
BIS :
Jacinto Guerrero (1895-1951)
« Flor roja »
Los Gavilanes
Antonin Dvořák (1841-1904)
« Měsíčku na nebi hlubokém »
Rusalka – Rusalka
Adolphe Adam (1803-1856)
« O Holy Night » (Minuit, Chrétiens)

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