Arvo Pärt et les autres

Chants de la Baltique - Montpellier (Festival)

Par Yvan Beuvard | lun 23 Juillet 2018 | Imprimer

Des musiques de la Baltique, on connaît Arvo Pärt, l’arbre qui cache une forêt fréquentée par les seuls initiés. C’est à cette découverte que nous convie le remarquable Chœur de la Radio Lettone, partenaire régulier du Festival Radio France Occitanie Montpellier. Fréquemment, un concert où le programme est circonscrit à des œuvres chorales a cappella génère une forme d’ennui. Il n’en sera rien, la qualité des interprètes et leur engagement renouvelleront en permanence l’intérêt de pièces  qui , malgré la diversité des compositeurs, témoigne d’une culture commune, à nulle autre pareille.

La première œuvre, du norvégien Knut Nystedt, intitulée Immortal Bach, se fonde sur le choral « Komm süßer Tod ». Après avoir été énoncé par huit solistes, il est chanté par un triple chœur, progressivement déconstruit, avec de singuliers effets harmoniques sur de longues tenues. Le même traitement est appliqué à chaque membre de phrase, s’achevant par un miraculeux accord, pour conclure dans une émission puissante, sur une pédale basse, au-dessus de laquelle le frottement des voix, le travail sur les harmoniques génèrent un halo mouvant, une forme de temps suspendu dans l’éternité. Magique ! Ce travail sur les harmoniques, avec cette nappe insaisissable, comme le recours à des pédales graves, sont partagés dans la pièce suivante, du letton Peteris Vasks, Mother Sun. Les solistes, auxquels sont confiées de séduisantes mélodies, renouvellent l’approche. On en oublie le langage harmonique daté, mais toujours efficace. Le début du morceau suivant, Hear my Prayer, o Lord, nous transporte au Trinity College. Purcell est chanté remarquablement, mais, très progressivement, le suédois Sven-David Sandström en amplifie la trame avec des moyens contemporains pour aboutir à une monumentale progression, qui se résout en revenant aux harmonies de Purcell, assorties de tenues qui lui donnent leur caractère moderne. Un autre Letton, Erik Esenvalds, nous offre A Drop in the Ocean : loin de faire déborder le vase, cette goutte a bien des séductions. Bicinium, tricinium se développent sur une base harmonique très tonale, que des textes scandés renouvellent, débouchant sur une polyphonie foisonnante, d’une puissance spectaculaire, qui s’amenuise jusqu’à disparaître.

Au cœur du programme, comme une référence, les trois Deutsche Fest- und Gedenksprüche, opus 109, de Brahms. Hymnes plus ou moins patriotiques, ils sont écrits pour double chœur. Le premier des trois «Unsere Väter hofften auf Dich» garde un certain caractère solennel, auquel succède un mouvement allègre et décidé, pour s’achever dans la joie (« Wo ist ein herrlich Volk »). Œuvre de circonstance, ce  n’est pas du plus grand Brahms, certes, mais l’écriture en est très soignée.  Pourquoi ce choix ? La mise en place est remarquable, mais le texte – essentiel   est incompréhensible, même en étant placé dans les premiers rangs. La prononciation était déjà douteuse pour le choral « Komm, süßer Tod », le dernier mot totalement privé de sa consonne finale. Dommage.


Le Choeur de la Radio Lettone © DR

La suite du concert  comporte deux pièces d’Arvo Pärt, dont on connaît les procédés. Le Nunc Dimittis, aux voix très divisées, commence d’une douceur angélique, aux accents palestriniens, avec des harmonies simples. Le recours à des voix suraigües n’est pas sans rappeler le Miserere d’Allegri, mais – foin d’esprit critique c’est admirable et admirablement chanté. La seconde partie s’appuie sur une pédale basse (on croirait entendre le grand orgue qui surmonte le chœur).  La seconde pièce du  compositeur letton, Virgencita, est également splendide, magistralement dirigée. Harmoniquement désuète (digne d’un débutant des années 50, en classe d’harmonie, travaillant sur Théodore Dubois), c’est une musique suspendue dans le temps, déconcertante, mais séductrice sinon séduisante. Entretemps, le lituanien Vytautas Barkauskas signe un Stabat mater spectaculaire, homophone, dramatique et animé, ponctué de violentes interjections contrastant avec la douceur du chant. Les glissandi lents, morendo, de la fin sont remarquables. On est surpris par les accents fauréens du chœur accompagnant les solistes du O salutaris hostia, du letton Erik Esenvalds. Les solistes y déploient toutes leurs qualités. Le programme s’achève sur une œuvre monumentale de Peteris Vasks : The Tomtit’s Message. Sans doute la plus intéressante du programme, son invention mérite d’être soulignée. Outre les procédés déjà rencontrés, le silence en est une composante essentielle, les clusters psalmodiés, les voix sinuantes sur les tenues, les enchaînements tonaux, la douceur consonante, les effets rythmiques, les progressions, l’incertitude, les frémissements vocaux dans l’aigu, tout concourt à l’émotion. A réécouter.

Le chœur de la Radio Lettone est une magnifique formation, familière de ce répertoire singulier, exigeant. Les solistes sont admirables et l’entente, la cohésion du groupe conduit par Sigvards Klava forcent l’admiration.

P.S. : On aurait apprécié connaître les textes chantés, traduits en français, ou résumés, alors que nous ne disposons que des titres anglais (!) ou latins, mieux connus pour ces derniers.

 

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