Forum Opéra

Cinq questions à Derek Welton : « J’ai toujours été fasciné par la psychologie des personnages maléfiques »

arrow_back_iosarrow_forward_ios
Partager sur :
Interview
9 février 2026
Le jeune chanteur australien vient de triompher dans le rôle du Wanderer à l’Opéra de Paris. En mars, il sera John Claggart à l’Opéra de Lyon.

C’est la seconde fois qu’il est appelé à la rescousse dans la production du Ring controversé de Calixto Bieito. Le public lui a réservé un légitime triomphe. Ce baryton-basse suscite depuis lors un grand intérêt. Dès le 21 mars, on le retrouvera donc à Lyon dans Billy Budd mis en scène par Richard Brunel et dirigé par Finnegan Downie Dear. Il aura chanté auparavant König Marke dans l’acte II de Tristan donné en version de concert à Houston, et ce, avant d’interpréter Don Pizarro dans Fidelio à Zurich puis à nouveau le Wanderer à Budapest. Nous sommes partis à la rencontre de nouveau phénomène, formé dans la troupe du Deutsche Oper de Berlin avant qu’il n’entame une carrière de soliste.

Vous chantez le rôle de Wotan depuis quelques années. Quelles nouvelles facettes de ce personnage avez-vous découvertes dans la production de Calixto Bieito ?

J’ai interprété Wotan pour la première fois à Berlin en 2017. C’est un rôle unique, qui se déroule en une vraie trajectoire entre le prologue et Siegfried dans le Ring, alors que pour la plupart des rôles, vous n’agissez que dans un seul opéra. De surcroît, avec Wotan, vous avez un personnage psychologiquement très compliqué et très dépendant de la conception du metteur en scène. Calixto Bieito voulait, il me semble, faire ressortir la brutalité du personnage et montrer comment le dieu traite différemment chaque personnage : ironique avec Alberich, assez brutal avec Erda. Je trouve que sa relation à Siegfried est particulièrement intéressante avec ce mélange de fascination pour le petit-fils qu’il a créé, et d’irritation face à la rudesse de Siegfried. J’ai donc incarné un Wotan différent de mes précédents, qui étaient moins brutaux et méchants avec les autres. Un vrai défi pour moi qui n’aimerait pas traiter les autres, et surtout les femmes, ainsi !

A quel moment avez-vous su que vous seriez chanteur ?

Je n’avais pas vraiment prévu de le devenir. J’ai commencé l’université très jeune, à seize ans, pour devenir avocat, mais je n’ai pas vraiment apprécié les études de droit. Ensuite je me suis intéressé à la linguistique, et des gens m’ont poussé à prendre des cours de chant. J’ai adoré cela. Bâtir une carrière de chanteur ne se fait pas du jour au lendemain, et je me suis rendu compte petit à petit que ce serait mon destin grâce à des rendez-vous et à des moments spéciaux dans ma vie. Par exemple, j’ai gagné un concours de chant à Londres en 2007 en me concentrant à l’époque surtout sur le répertoire baroque, avec Haendel et Bach, car je savais devoir attendre que ma voix soit prête pour d’autres rôles. J’ai ensuite intégré le Projet des Jeunes Artistes du Festival de Salzbourg en 2011, ce qui a été déterminant pour la suite. J’avais la vingtaine quand j’ai chanté des extraits du rôle de Pizarro dans Fidelio là-bas et j’ai été repéré comme potentiellement doué pour le répertoire germanique. Enfin je pense que mon entrée en 2015 au Deutsche Oper de Berlin a constitué une étape essentielle, car j’ai vraiment perfectionné mon art en tant que membre de la troupe dans une maison de répertoires où l’on chante beaucoup de rôles en alternance en peu de temps. Je crois que j’y ai chanté vingt sept rôles, dont mes premiers Wotan, Holländer, entre nombreux autres. Une autre étape importante a été d’incarner Klingsor pour la première fois à Bayreuth en 2017, puis mon Wotan à Paris en 2025, un remplacement de toute dernière minute. Cela a attiré l’attention du grand public, qui s’est aperçu qu’une nouvelle génération de chanteurs wagnériens émergeait.

Vous répétez en ce moment à Lyon dans une nouvelle production de Billy Budd. Vous interprétez donc encore un méchant avec le personnage de John Claggart ? Est-il complexe, est-il l’incarnation du Mal absolu ?

Il est mauvais d’une manière différente par rapport à la plupart des autres méchants que j’ai joués. Il est sans doute possible de le jouer comme le Mal incarné, mais j’ai toujours été fasciné par la psychologie des personnages maléfiques. Je suis sûr que la plupart des personnes abominables dans la vraie vie, ou qui font le mal passivement, ne se considèrent pas comme mauvaises et pensent avoir raison. Certes John Claggart peut être vu comme un homme horrible et malveillant. Cependant ce qui m’intéresse, c’est ce qui le rend aussi mauvais. Je pense qu’il faut s’intéresser dans l’opéra de Britten à l’arc narratif dans son ensemble. La situation décrite est rendue possible car la Royal Navy capturait à l’époque des hommes dans la rue pour les forcer à travailler sur ses navires – ce qui est monstrueux, considéré avec notre mentalité d’aujourd’hui. Et pourtant l’argument de l’époque, c’était que l’Angleterre ne pouvait maintenir sa puissance sur son empire qu’à ce prix. Vous aviez donc des navires remplis de gens non consentants, rebelles parfois, qu’il fallait maintenir dans un système assez violent de discipline afin d’éviter les mutineries. Or John Claggart la supervise sur l’Indomptable : il est haï par tous sur le bateau n’étant ni militaire, ni marin, ne contribuant à rien. Il espionne les hommes, maintient l’ordre et doit étouffer dans l’œuf tout problème ou éventuelle révolte. Ce personnage me semble donc être une combinaison intéressante de haine des autres et de dégoût de soi. Même si ce n’est pas explicite dans la partition, il est probablement gay ou à tout le moins, très attiré par la beauté de Billy Budd. L’homosexualité étant vue à l’époque comme une perversion inacceptable, John Claggart se déteste vraiment et a une nature d’une certaine manière pervertie par sa mission sur le bateau. Si de tels préjugés n’avaient pas existé à l’époque, se serait-il autant détesté ? Aurait-il été différent ? J’aimerais que le public puisse lui aussi s’interroger sur sa personnalité fermée et sur ses motivations grâce à mon interprétation, « D’accord, ce type est horrible, mais pourquoi ? »

Vous chanterez auparavant le rôle du König Marke à Houston en concert. Quelles difficultés se présentent-elles avec ce personnage ?

Je l’ai chanté pour la première fois sur scène à Berlin et en 2023 à Düsseldorf. Il représente à bien des égards ce que les Allemands appellent un rôle « Dankbar » (c’est-à-dire reconnaissant). Il y a beaucoup de vulnérabilité et d’humanité dans ce personnage. Je n’y vois pas de difficultés particulières car c’est un absolu plaisir de le chanter. A la fin de cet acte monumental, le Roi survient, réduit à rien, avec cette clarinette basse qui arrive avec son thème, et vous chuchotez « Tatest du’s wirklich ? Wähnst du das ?» Sur cette musique sublime, il livre son âme, parle ouvertement de sa tendresse, de la noblesse et de la pureté de ses sentiments pour Tristan, qu’il croit avoir perdu et sa femme qu’il avait perdue quelques années auparavant, et la façon dont il pense les avoir perdus. Inutile de se décider à exprimer telle couleur ou telle émotion, tout est évident, tout coule de source avec la musique wagnérienne. C’est certes un long monologue engageant.

Quels autres projets vous enthousiasment pour le futur ?

J’aimerais pouvoir vous répondre précisément, mais nous sommes interdits de faire des annonces quand ils ne sont pas encore dévoilés par les maisons d’opéras ou des producteurs. Pour cette saison, je me réjouis de chanter à nouveau le Wanderer en juin lors des « Journées Wagner » au Müpa Budapest. Pour les suivantes, je me réjouis de retourner à l’Opéra d’état de Hambourg après une longue absence. J’y ai connu en 2013 l’un de mes premiers grands succès avec Der Meister und Margarita. Je devrais retourner aussi à Covent Garden. Dans mes projets à venir, il y aura bien sûr Die Walküre, Der Fliegende Holländer. J’aime reprendre mes personnages car j’ai l’impression d’en apprendre toujours davantage. Dans quelques années il y aura un nouveau Ring complet et je chanterai La Damnation de Faust, œuvre que j’adore. N’oublions pas les concerts, formats que j’apprécie beaucoup pour maintenir ma souplesse vocale et stylistique dans le répertoire baroque. J’aime Bach par-dessus tout et j’ai hâte de retrouver fin 2026 son Oratorio de Noël.

Commentaires

VOUS AIMEZ NOUS LIRE… SOUTENEZ-NOUS

Vous pouvez nous aider à garder un contenu de qualité et à nous développer. Partagez notre site et n’hésitez pas à faire un don.
Quel que soit le montant que vous donnez, nous vous remercions énormément et nous considérons cela comme un réel encouragement à poursuivre notre démarche.

Nos derniers podcasts

Nos derniers swags

Plus qu’un témoignage, une somme capitale
LivreSWAG

Les dernières interviews

Les derniers dossiers

Zapping

Vous pourriez être intéressé par :

Jeremy Eicher est l’auteur de L’Echo du temps, un livre qui envisage la Musique comme mémoire de l’Histoire.
Interview
Andreea Soare a été particulièrement remarquée pour sa prise de rôle de Donna Anna dans la nouvelle production de Don Giovanni, proposée par Agnès Jaoui au Capitole de Toulouse le mois dernier. C’est l’occasion de faire mieux connaissance avec la cantatrice franco-roumaine qui a l’amour du chant chevillé au corps.
Interview
[themoneytizer id="121707-28"]