Demi-caractère, demi-succès

Confidence

Par Clément Demeure | ven 28 Septembre 2018 | Imprimer

On ne remerciera jamais assez le Palazzetto Bru Zane pour sa promotion du répertoire français, efforts dont on voit les fruits dans les programmes des salles et au disque. Si l’institution en est à l’origine, cet album n’en est pas moins un projet éminemment personnel pour Julien Behr. En effet, le ténor lyonnais signe ici son premier récital, et s’écarte opportunément des albums « carte de visite » au programme rebattu qui paraissaient encore il y a vingt ans, étant entendu que le public attend désormais des projets plus originaux. C’est aussi dans la ville natale du chanteur que l’enregistrement a été réalisé, avec l’Orchestre de l’Opéra de Lyon. La sélection mêle airs incontournables, tubes oubliés et découvertes totales, dans ce qui se présente comme un hommage au ténor de demi-caractère français. Excellente idée ! Dans sa docte présentation, Alexandre Dratwicki définit ce ténor comme « capable de lyrisme et de puissance comme de douceur et d’intériorité (grâce à la « voix de tête » typiquement française) ». Il est vrai que la seconde moitié du XIXe siècle connaît de nombreuses hybridations pour sortir de formes figées usées jusqu’à la corde. En 1851, l’ouverture du novateur Théâtre-Lyrique contribue à l’émergence d’œuvres de demi-caractère, mouvement impulsé par Gounod et Bizet, sans parler de la production très variée d’un Massenet. Ce répertoire fait appel à des ténors applaudis à la salle Le Peletier (puis à Garnier) tout comme à Favart ou au Théâtre-Lyrique. On vantait chez eux un charme et une délicatesse qui n’excluent pas la fougue : c’était le cas de l’emblématique Jean-Alexandre Talazac, créateur d’Hoffmann, Des Grieux, Gérald, Mylio mais aussi Samson ! Sous l’angle de la confidence, le disque évoque parfaitement ces profils et surtout la poésie propre à ce répertoire typiquement français, qui concilie tradition de clarté et de lisibilité immédiate et procédés « wagnériens », perçus selon les camps comme une avant-garde ou un repoussoir.

Intéressant florilège donc, mais convient-il à un ténor estampillé mozartien ? Hé bien en demi-caractère, Julien Behr convainc... à demi. Commençons par ses nombreux atouts : sa voix chaude allie jeunesse et virilité. Il émane de son chant beaucoup de franchise, quelque chose d’ardent et pourtant nuancé, sans brutalité. Son approche a l’avantage d’éviter tout effet sucré, écueil de ce répertoire délicat. C’est la première partie du disque qui séduit le plus. On se réjouit notamment que le Palazzetto Bru Zane continue de défendre le Cinq-Mars de Gounod. Ici comme ailleurs, Julien Behr séduit particulièrement dans des récitatifs servis par un chant percutant et une diction naturelle – les R ne sont pas roulés, ou à peine. L’effusion de la cavatine est bien dosée. C’est pour Talazac que Delibes écrivit Jean de Nivelle, dont on découvre ensuite les stances. Si l’amour convient mieux au compositeur que le patriotisme, l’air contient tout de même de belles inflexions rendues avec le ton juste. Autre rareté, l’air de Fortunio séduit par son humilité évocatrice. Sous la plume de Joncières, dont le Dimitri déjà exhumé par le Palazzetto contient bien des beautés, Le Chevalier Jean de retour de croisade s’enthousiasme à l’idée de retrouver son aimée. Sans être inoubliable, cette page est bien défendue et convient au tempérament du chanteur.

Cependant, au fil des airs plus connus, où la comparaison est possible, quelques limites se font jour. Certes, l’aigu est au rendez-vous, mais il manque de la liberté et du rayonnement qui permettent à la ligne musicale de trouver son plein épanouissement, privant certains passages de tout l’éclat attendu. Surtout, les airs de Bizet, Messager, Thomas et Godard réclament plus de demi-teintes, une ligne suspendue portée par un legato irréprochable aboutissant à la fameuse voix mixte évoquée précédemment. Il faut dire que lorsque Julien Behr s’y essaie, le détimbrage menace et un léger vibrato serré met parfois la ligne en péril (par exemple dans la berceuse de Jocelyn) : l’ardeur lui sied bien mieux. D’ailleurs, une version enflammée de Lakmé retrouve Delibes et Behr à leur meilleur. En revanche, nous avouons ne pas avoir goûté l’interprétation du tube du Pays du sourire, qui prouve que l’opérette viennoise est un genre à part, et qu’un monde sépare Talazac de Tauber. « Viens dans ce joli pavillon » passe mieux, mais il y a bien peu de sourire pour alléger cette volupté.

Pierre Bleuse et l’Orchestre de l’Opéra de Lyon sont au diapason du ténor : du goût, une conviction bien dosée et de belles couleurs, mais çà et là un manque de poésie et d’alanguissement. Les Lehár sont épais, « À la voix d’un amant fidèle » s’achève de façon bien abrupte, et les « Ô printemps » de Wilhelm Meister ne décollent guère. Les trois pages orchestrales du disque s’écoutent avec plaisir : lyrisme convenu mais de bon aloi de « La Nuit et L’Amour » d’Augusta Holmès, qui trouve un écho dans l’atmosphère nocturne d’« Aux étoiles » de Duparc, conclusion apaisée de l’album. Entre-temps, une habanera de Chabrier apporte un élégant déhanchement. En bonus, la chanson de Trenet est un hommage personnel que Behr interprète avec goût en allégeant pertinemment sa voix.

 

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