Le paradoxe du comédien

Cosi fan tutte - Caen

Par Jean-Marcel Humbert | jeu 31 Mars 2022 | Imprimer

La mise en scène est absconse, le décor est moche, les costumes quelconques, le style peu mozartien, la direction encore moins, et pourtant on sort du spectacle enthousiasmés en disant « quelle belle représentation, quelle bonne soirée ! ». Tout le mystère du théâtre est là. Et certainement aussi le travail de direction d’acteurs de Laurent Pelly, qui brouille à plaisir son propre message tout au long de l’opéra en faisant descendre des cintres de gros micros dont on ne comprend pas l’utilité.
L’idée – peu originale au demeurant – est de faire passer les chanteurs enregistrant Cosi dans un studio berlinois de la fiction à la réalité, en les faisant devenir eux-mêmes les personnages qu’ils incarnent. Ainsi, au fur et à mesure que le studio se déstructure, les traces qui en restent, chaises, pupitres, micros, sont malmenées au fil de l’action, avant de disparaître totalement à la fin. Mais c’est au niveau des acteurs que le travail a été effectué le plus en profondeur. Comme le dit le metteur en scène, « chacun des interprètes devient le personnage même de l’opéra, ils se mettent à ressentir, à vibrer et à souffrir comme eux ! Une sorte de mise en abyme, entre une idée presque pirandellienne et le fameux paradoxe du comédien : où faut-il placer l’interprétation, comment les deux chanteuses qui interprètent Fiordiligi et Dorabella assistent aux démonstrations d’amour de ces deux adolescentes, comment elles s’en moquent… et finissent finalement pas se glisser dans leur peau ». Et c’est en fait ce travail d’actrices qui demeure le point le plus positif de la démonstration.


© Photo Vincent Pontet

Un autre des atouts de cette production, c’est la présence de Laurène Paternò en Despina – Deus ex machina. Cette toute jeune et jolie cantatrice franco-italienne crée un personnage inénarrable, entre Marie-Pierre Casey et Janet Fischer, à cent lieues des insupportables soubrettes habituelles. La silhouette est inoubliable, les attitudes drôles, les mimiques impayables, bref c’est la découverte d’un nouveau talent, susceptible de jouer toute une gamme de rôles : bête de scène, elle a prouvé pendant toute la représentation qu’elle était comédienne tout autant que chanteuse. La voix est belle et de bonne puissance, la technique sûre, l’engagement total, une personnalité dont on reparlera, promise à une belle carrière.

Autre personnage au centre de l’action, le Don Alfonso de Laurent Naouri était ce soir en grande forme, ne s’économisant pas physiquement, avec une voix ronde et chaude, parfaitement en situation. Le personnage est peut-être un peu plus fade que dans d’autres productions, laissant la part belle à Despina, mais sans pour autant perdre l’attrait d’un rôle somme tout attachant, ici plus père de famille que vieux barbon. A ses côtés, le couple de femmes est très légèrement déséquilibré entre une Dorabella (Gaëlle Arquez) presque trop présente vocalement parlant et une Vannina Santoni (Fiordiligi) plus diaphane. Leur style n’est pas vraiment mozartien, et semble plus adapté à l’opéra français de la seconde moitié du XIXe siècle, mais leur connivence reste totale, et l’on apprécie le mezzo chaleureux de la première et la ligne aérienne de la seconde, à qui il manque quand même une meilleure assise dans le médium.

Du côté de leurs amants, la connivence est également réussie, et autant la frivolité féminine entre copines était bien caricaturée chez ces dames, autant l’amitié virile et les échanges masculins sont ici bien vus. Cyrille Dubois (Ferrando), enfant du pays, se joue avec art et musicalité de la partition, tandis que Florian Sempey tire bien son épingle du jeu en campant un Guglielmo particulièrement torturé. On connaît leurs voix intéressantes mais peu mozartiennes, qui ici sont parfaitement mises en valeur par les choix de mise en scène. Emmanuel Haïm, au pupitre, court un peu la poste, et arrive à trop couvrir les voix par moments, notamment dans le déchirant trio des adieux.

Les regrets nés de la situation « albanaise » ne sont pas sans rappeler la pirouette finale de Pizzi, qui était encore plus ambiguë puisque c’étaient les mains des couples enlacés qui changeaient de partenaires. Relire Cosi, entre le classique et le contemporain, n’est certes pas facile, et seul peut-être Peter Sellars y a-t-il pleinement réussi (Despina’s diner, 1989). Mais la présente production restera dans nos mémoires comme une intéressante expérience et une indéniable réussite musicale. Plus qu’un dépoussiérage, c’est une relecture au style quand même peu fin XVIIIe qui permet de voir différemment cette « école des amants » d’une permanente modernité.

Après la création au théâtre des Champs-Élysées, prochaines représentations à Caen les 31 mars et 2 avril, avant la poursuite de la tournée au Japon et au Canada.

 

 

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