Cyrille Dubois : « La culture n’est-elle pas finalement ce dont nous avons le plus besoin ? »

Par Laurent Bury | ven 27 Mars 2020 | Imprimer

Signataire de la première heure du « cri du cœur des chanteurs lyriques », Cyrille Dubois n'a pas sa langue dans sa poche. Il répond à questions et développe ici ses arguments.


La situation que nous vivons aujourd'hui à l'échelle mondiale est d'une violence incroyable, qui me voit partagé entre d'une part la compassion vis-à-vis des gens les plus fragiles, les plus touchés par la maladie et ses conséquences, et d'autre part, l'incompréhension face à la mise à l'arrêt complet d'une grande partie de nos activités humaines.
S'il va sans dire qu'une vie n'a pas de prix et qu'il faut tout mettre en œuvre pour que les personnes en souffrance puissent être soignées dans des conditions décentes, les mesures prises uniquement sous l’angle de l’impuissance à répondre à des statistiques médicales alarmistes me paraissent disproportionnées par rapport aux conséquences sociales, économiques qu'elles engendrent. Nous sommes peut-être les premiers à ne pas devoir subir les aléas imposés par la nature mais nos civilisations ont par le passé connu de nombreuses épidémies et l’on ne nous a jamais imposé de telles extrémités. Je ne suis pas certain que l’on en mesure bien les conséquences. Car malgré les discours, cet épisode laissera sur le bord de la route toujours les mêmes : les plus fragiles, les plus précaires. Si l'on annonce aujourd'hui que l’État paiera, ne soyons pas dupe : l’État c'est notre argent, et on ne paiera pas pour tout ! On sauvera d'abord les secteurs qui seront considérés comme rapportant le plus... A la lumière des politiques menées depuis 40 ans, que penser de ce qu'il restera pour la culture ?... La situation des intermittents est symptomatique de l'exemple des brèches dans lesquelles s’engouffreront certains employeurs sans scrupules.

Ensuite, cela fait peur de voir que notre société puisse être mise à genoux par un virus qui aujourd'hui n'a encore fait que moins de 10 000 morts sur l'ensemble de la planète (pour relativiser : il y a eu en moyenne 1700 morts par jour l’an dernier en France). Peur, que notre système de santé qui est censé nous protéger soit saturé. Peur, que notre économie vacille. Et enfin peur, que notre secteur culturel, déjà exsangue, soit ravagé.... Ne dit-on pas que « gouverner c'est prévoir ? » Si l'on est incapable de prévoir un tel épisode sanitaire, quels autres scénarii bien plus catastrophiques n'a-t-on pas prévus ? Et ma colère se dirige vers nos politiques qui, depuis des années, se fichent d'écouter les suppliques des gens de terrain qui avaient pourtant alerté de leur impuissance au quotidien alors que la situation était ‘normale’ et qui se prennent le retour de bâton en pleine face en réalisant, mais bien trop tard, qu’il aurait peut-être fallu mettre le milliard d’euro demandé pour anticiper, plutôt qu’aujourd’hui, de compter les pertes par centaines de milliards pour juste parer au plus pressé et de bricoler des mesures disproportionnées. Je ne voudrais pas être un mauvais prophète, mais nous en aurons d’autres. Faudra-t-il ainsi tout arrêter, renoncer à simplement vivre à chaque alerte ?

Il me semble néanmoins logique protéger au maximum les personnes les plus fragiles qui sont clairement identifiées, et je n’ai aucun problème, civiquement, à prendre ma part : accepter de ne plus les voir : malade, de rester chez soi, trouver des solutions pour elles, et mettre enfin l'argent (et le personnel) dans l’hôpital et les professions de santé, trop longtemps délaissés et qui sont aujourd'hui héroïques.
Sous le coup de l'émotion, du poids de chaque situation personnelle, du manque de recul peut-être, je sais d'avance qu'une partie de cette prise de parole semblera irresponsable, inhumaine, voire nombriliste aux yeux de certains : « que vaut un concert face à des centaines de milliers de morts potentiels? ». Mais les discours qu'on entend aujourd'hui dans la bouche des politiques qui usent de mesures liberticides et les médias qui les relaient entretiennent un climat qui frise la paranoïa. Mes prises de position sur les réseaux sociaux, accueillent déjà des réactions qui confinent à la l'hystérie montrant à quel point la peur prend le pas sur la raison.
Mais peut-être cette crise aura-t-elle quelques impacts positifs, sur les consciences et les priorités notamment. Il est trop tôt pour parler de conséquences. Peut-être ces mesures étaient-elles indispensables... Je penche pour l’instant plutôt du côté du 'Peut-être pas...' Tout en ne mésestimant pas l’intérêt capital de limiter la propagation de ce virus. D'autres diront, et je leur donne d'avance raison, qu’il ne m’appartient pas de juger de ces décisions. Me complaire dans le commentaire n'est absolument pas une place que j'apprécie, mais si je le fais, c’est pour m’assurer que les conséquences ont bien été mesurées et qu’il ne s’agira pas de rechigner à sauver notre secteur lorsqu’on le demandera.

Il me semble également sain que l'on puisse se questionner sur le bien-fondé de ces mesures extrêmes en temps de paix et de bien mesurer les répercussions qu'elles pourront avoir sur l'ensemble de la société, ce qui ne me semble pas tout à fait le cas aujourd'hui où les décisions semblent uniquement être prises sous le coup de l’émotion immédiate et de la navigation à vue, et non avec la hauteur de vue et la pondération qui siéraient pourtant à toute prise de parole politique...

Parmi tous projets qui vont être annulés, certains vous tenaient-ils particulièrement à cœur ? Si oui, lesquels ?

D'un point de vue personnel, même si cela est bien dérisoire face aux détresses de ceux qui subissent les réalités de la maladie, c'est l'intégralité de ma fin de saison qui est complètement fichue : la recréation d’Achante et Céphise au TCE avec Alexis Kossenko et le CMBV, annulée ! A ce jour, aucune date de reprise n'est envisagée. Le récital de Venise sur les femmes compositrices, annulé, peut-être reporté en 2022. Une version concert de Lakmé au Tchaïkovski Hall à Moscou, annulée, ils cherchent une date pour reporter mais c'est très incertain... Le concert enregistré de Roméo et Juliette de Berlioz à Strasbourg avec John Nelson et Joyce di Donato, annulé, là aussi ils cherchent une nouvelle date, peut-être à la fin de cet été. Et surtout la production de Dialogues des Carmélites à Glyndebourne avec 16 dates, le festival annonce qu'aucun spectacle n'est possible avant le 14 Juillet, ce qui était à peu près la fin des représentations, j'attends donc des précisions sur l'avenir de cette production. Tous ces projets que j'avais acceptés me tenaient à cœur pour plusieurs raisons. L’ensemble avait quelque chose de très exaltant artistiquement : la diversité des productions et leur éclectisme est un équilibre difficile à obtenir. Rien ne dit que la totalité pourra être récupérée et qu'ils pourront voir le jour car avec la complexité des calendriers et l'incertitude qui règne toujours, des reprises à court terme sont quasiment impossibles. Nous préparons nos saisons avec deux, parfois trois années d'avance. Reprogrammer à court terme une manifestation annulée relève souvent du miracle. J’ai bon espoir que le récital au Wigmore Hall à Londres avec mon pianiste Tristan Raës, soit maintenu mi-juin, mais là encore, nous attendons de voir quelles décisions les politiques vont prendre à moyen terme….

Le coronavirus va-t-il également repousser des projets discographiques sur lesquels vous travailliez ?

En ce qui concerne les CD, Achante et Céphise devait être enregistré pour Erato. Aujourd'hui, le projet est reporté sine die. Le concert avec l'orchestre de Strasbourg devait également sortir chez Erato, dans le cadre du grand cycle Berlioz de John Nelson. A ce jour, nous cherchons une nouvelle date. J'espère juste être disponible pour pouvoir participer à cette belle aventure avec John. L'expérience des Troyens avait été incroyable ! Je peux néanmoins commencer à réfléchir à de nouveaux projets et avancer sur ceux qui étaient en route. Je pense notamment au prochain récital chant-piano que nous préparions avec Tristan avant que tout cela n’advienne. Ce n’est absolument pas le moment d’annoncer quoi que ce soit, bien entendu....

Pensez-vous que des spectacles et concerts annulés pourront être reprogrammés la saison prochaine, ou sont-ils à jamais perdus ?

Ainsi que je le disais, cela dépend des cas. J'ai la chance d'avoir des contrats avec des organisateurs de concerts bienveillants qui cherchent toutes les solutions possibles pour soit reporter, soit annuler en payant les artistes et intermittents concernés. Cela n'est malheureusement pas toujours le cas. La réaction première de certains employeurs de mes collègues, avec qui j'ai énormément échangé dernièrement, a été de se protéger derrière une clause qui figure sur nos contrats : ‘de Force Majeure’ pour leur indiquer qu'ils devaient rentrer chez eux, leurs spectacles annulés, et qu'ils ne seraient pas payés ! Je vous laisse imaginer la situation dans laquelle ces intermittents se trouvent à court terme et à long terme, car ils peuvent perdre la garantie de leurs statut d'intermittent, ne pouvant plus toucher les cachets qui le permettent. C'est donc la double peine! Les garanties annoncées par l’État n'ont toujours pas été clairement explicitées pour ces cas précis. Même si notre activité professionnelle est complètement annulée, et les revenus subséquents gelés, comme pour  ‘tout le monde’, les emprunts, les factures continuent... Enfin cela souligne la fragilité de notre position face aux employeurs, qui sans autre forme de procès peuvent annuler un engagement, et les questions légales qu'il va falloir définitivement lever sur la rédaction de ces clauses contractuelles soumises à interprétation. Les choses semblent bouger et nos agents veillent à défendre nos intérêts. Mais cette situation met en lumière à quel point le statut des artistes en particulier, et des intermittents en général est précaire. Les enseignements de cet épisode, une fois terminé, devront être tirés et des améliorations conséquentes prises dans la rédaction des contrats, accords de branche, représentativité des artistes.

Le statut d'intermittent a-t-il été essentiel dans votre parcours ?

Oui, évidemment ! Capital ! Surtout au tout début de ma carrière. Ce statut protège ceux qui sont le plus dans le besoin. Nous, artistes solistes installés, dépassons souvent les plafonds fixés et n'en bénéficions plus. Il ne faut pas croire que nous abusons de ce système de protection. Mais au début de ma carrière, à la sortie du conservatoire, les cachets étaient très faibles et les concerts assez espacés. Ce filet de protection m'a permis, dans une relative sécurité, de m'installer dans le paysage lyrique pour arriver à ma situation actuelle. Mais il faut savoir que cette possibilité unique au monde est vitale pour les techniciens, maquilleurs, etc... Et je n'ose imaginer dans quelle situation se trouvent mes jeunes collègues, ceux qui ont peu de dates prévues à leur agenda, dont la survie dépend du cachet suivant, qui devaient renouveler leur statut, et qui, pour le dire crument, sont 'dans la merde'. Si des gens comme nous ne faisons pas écho à ces réalités, comment feront-ils entendre leur voix ?

Que pensez-vous des différences dans le traitement des artistes d'une salle à l'autre, d'un pays à l'autre ?

La réponse faite aux artistes et intermittents par les différents employeurs n'est absolument pas coordonnée. Une consigne claire et dénuée d'ambiguïté devrait être annoncée par le ministère de tutelle. Force est de constater que les réponses aux légitimes inquiétudes liées aux décisions unilatérales des pouvoirs publics tardent à venir. Une explication aurait dû être livrée avec l'allocution présidentielle, au lieu de donner, une nouvelle fois, l'impression que l'on découvre les problèmes une fois la décision prise. En France, heureusement, cela semble s'arranger, mais ailleurs, rien n'est certain. Les réponses varieront aussi d'un pays à l'autre, à nous de les découvrir au cas par cas...

Que vous inspirent les commentaires sur les prétendus salaires mirobolants des artistes en vue ?

On cherche visiblement à monter les différents acteurs du métier les uns contre les autres. Ne soyons pas dupes : allumer un contre-feu pour étouffer une vérité gênante n'est pas un procédé nouveau. Mes collègues et moi, avons pris collectivement la parole pour alerter sur les conséquences d'une décision inédite. Certains peuvent trouver cette initiative maladroite, nombriliste, que sais-je ? Notre société aime à prendre à partie ceux qui questionnent, alertent.... Mais notre démarche, ainsi que j'ai tenté de l'expliquer, n'est pas tant de nous focaliser sur notre cas personnel que d'utiliser l'impact de notre parole publique pour faire prendre conscience du désastre collectif que notre secteur va subir. Et nous avons pensé évidemment en premier lieu à celles et ceux qui nous entourent au quotidien, ces métiers de l'ombre, qui souffriront certainement plus que nous. Cela fait des années que l’on n’écoute pas les artistes ou que des gens parlent en notre nom en suivant des idéologies politiques plutôt que les véritables intérêts des acteurs de la profession. Par cette crise, une prise de conscience sur la représentativité de nos métiers est en train d’émerger. Nous allons voir quelle suite elle peut avoir. Ensuite, sur les prétendus salaires mirobolants des têtes d'affiche, je serais curieux de savoir d'où les détracteurs tiennent leurs sources et comment ils peuvent tirer d'absurdes généralités d'une réalité, somme toute, assez diverse (les cachets entre solistes peuvent varier de 1 à 10, mais là encore sur des critères assez opaques qui le temps venu, mériteront d’être éclaircis). Peut-être cherche-t-on juste à faire taire de légitimes questionnements par de basses polémiques. Je ne les entretiendrai pas en justifiant quoique ce soit. Je dis juste que certainement la situation des 'artistes en vue' n'est généralement pas à plaindre mais que cet argent n'est pas volé, qu'il est le fruit d'une prise de risque considérable pour vivre de ce métier dont le succès est plus qu'aléatoire (combien de carrières non abouties pour une réussite ?), de sacrifices sur la vie personnelle qui sont loin d'être négligeables (nous sommes partis de chez nous des mois entiers dans l'année) et enfin d'une expertise qu'il convient peut-être de reconnaitre. Bref, pas de misérabilisme de notre part, mais par pitié, pas de populisme, la décence de la situation mériterait qu’on n’avilisse pas les problèmes des autres...

 

Pour l'heure, ma situation est comme celle de nombreuses personnes de par le monde : j'ai rejoint mon domicile et y suis avec ma famille. Même si j'ai la ‘chance’ d'être confiné dans ma chère campagne Normande : le cloisonnement y est évidemment moins difficile qu'en ville lorsque l'on peut profiter du jardin avec les belles journée qui semblent revenir pour pouvoir espérer une victoire rapide sur la maladie. Les matinées sont consacrées aux devoirs des enfants, ce qui laisse l'après-midi pour des choses que je n’ai pas forcément le temps de faire en temps normal : du tri de partitions, de la recherche de répertoire, du travail approfondi de rôles... Il faudra bien prendre cette situation avec philosophie et réalisme. J'ai bon espoir qu'elle permettra aux gens de reconsidérer leurs priorités, peut-être réfléchir sur la réalité de ce qu'ils imaginent être des montagnes, que nous retrouverons un mode de vie qui met l'humain, le local, l'environnement au centre des considérations publiques et que les politiques, face aux implacables inconséquences de leurs décisions passées, changent de logiciel, délaissent leurs certitudes pour revenir à l’essentiel.

Je pense bien évidemment à tous ceux qui sont touchés, dont mon meilleur ami, qui semble, comme la majorité des personnes impactées, subir une forme légère de la maladie. Puissent-ils tous guérir au plus vite ! Une nouvelle fois tirer mon chapeau à ceux qui sont en première ligne et font face à la tempête avec les moyens qu’ils ont et avec abnégation. Pour respect pour eux, nous respecterons ce qui nous est imposé.

Je nourris l'espoir que nous retrouvions le plus vite possible une activité normale. Pour des métiers-passions comme le mien, l'impossibilité de s'accomplir par son travail laisse l’artiste ‘en manque’ comme s’il s’agissait d’une drogue... Je pense aussi au public qui, comme nous, est privé de la joie du spectacle vivant... Et la vie sans le partage de la musique est une situation intenable ! Pour finir sur une question plus philosophique, le secteur de l’art a été le premier impacté par les toutes premières mesures de restrictions. Une amie éloignée du monde du spectacle me faisait récemment remarquer que maintenant que nous sommes tous face à notre solitude, vers quoi nous tournons-nous si ce ne sont précisément vers les livres, les films, la musique…. Alors la culture n’est-elle pas finalement ce dont nous avons le plus besoin ?

Propos recueillis le 20 mars 2020

 

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