Ire légitime, compte tenu de plusieurs paramètres dont il sera question plus loin, mais peut-être hasarderais-je, se trompe-t-on de colère, comme le disait Desproges sur un autre sujet. La question que je me pose et qui motive la rédaction de ce billet pendant que mes partitions m’attendent, est celle-ci : mais qu’est-ce donc qui nous enrage collectivement et internationalement à ce point dans cette sortie de l’acteur franco-américain ? Un début de réponse viendrait de ce que j’appellerais un crime de haute trahison de classe.
Pour Timothée Chalamet, petit enfant de producteurs de cinéma et enfant d’un correspondant du Parisien et d’une artiste/enseignante diplômée de Yale reconvertie dans l’immobilier de luxe, et ayant vécu sa jeunesse dans un quartier bourgeois-bohème de New York, disons-le, l’accès à la culture est un droit de naissance. Timothée est jeune, blanc, beau, bourgeois, cultivé, a grandi dans un immeuble dont 70% des logements sont par contrat fédéral attribués à des artistes du spectacle vivant. Il fait du théâtre, est révélé par Guadagnino, tourne avec le littéraire Christopher Nolan, le très arty Wes Anderson, avec Woody Allen.. Bref : Timothée est du sérail. Il est des nôtres.
Le hurlement collectif de notre petit monde lyrique est donc celui qui signe la douleur aigüe d’un couteau fraîchement planté dans son omoplate. Ses propos auraient-ils eu le même impact proféré par Kanye West ? Permettez-moi d’en douter, nous nous serions contentés d’en rire, très à l’aise sur notre piédestal culturel.
Kanye West, d’ailleurs, dont le jeune Chalamet se dit fan, ainsi que du rappeur Kid Cudi et du hip-hop en général. Rap, hip-hop, football, basketball, le jeu vidéo Call of Duty, ce sont les passions que l’on découvre au jeune homme au fil de ses interviews et des archives de YouTube. Cambridge Analytica nous a montré que les « likes », les intérêts montrés sur les réseaux sociaux par une personne, offrent une prédictivité de sa personnalité et de ses comportements presque parfaite, supplantant largement les connaissances de sa propre famille. Une personnalité ultra-médiatisée comme Timothée Chalamet, lorsqu’elle communique ses centres d’intérêts, sait très bien qu’elle dessine un autoportrait.
Ici, c’est celui d’un jeune homme en rébellion contre son héritage de classe culturelle et sociale. Ajoutons pour compléter le tableau, qu’il forme depuis trois ans un couple avec Kylie Jenner, influenceuse provisoirement plus jeune milliardaire du monde (avant que ce titre ne lui soit retiré par Forbes), issue de la famille Kardashian.
Voilà donc Chalamet, prince héritier chéri du royaume de l’élite intellectuelle et artistique du Vieux et du Nouveau Monde, bourgeonnant de masculinité non toxique, en chantre de la « pop culture » sauce jet-set, crachant sur l’Opéra et le Ballet face à McConaughey le texan fan de football américain et de country, qui se contente d’acquiescer d’un « yeah, yeah » dont les réseaux se penchent sur l’interprétation comme les exégètes sur la Bible.
Tu quoque Timothi ?!
Ne nous y trompons-pas, ce que Chalamet met en scène, c’est son propre conflit identitaire, son propre rejet de classe. Il se rêve en incarnation d’une contre-culture qui ne s’oppose qu’à la sienne, et pour éviter le conformisme de sa classe héritée, il tombe droit dans celui de sa classe choisie. Le point commun des deux ? Ce sont des classes dominantes. Élites intellectuelles ? Nouveaux riches ? Il s’agit de pouvoir dans les deux cas, et pas seulement de posséder pouvoir et privilèges mais bien de les conserver. Dans un cas, par transmission, dans l’autre par promotion implacable de la réussite individuelle au détriment de toute pensée sociale. Ainsi, si Chalamet veut désespérément se rebeller contre sa classe, financer l’éducation artistique pour tous, favoriser l’accès à la culture dans tous les milieux et financer les artistes qui portent ces projets serait un acte bien plus subversif que de déverser un fiel imbécile sur un plateau de télévision. Les droits culturels comme outil d’émancipation et pas de domination, voilà un pied-de-nez digne de ce nom.
Mais revenons à nous moutons, qui nous délectons collectivement du plaisir de frapper sur cette piñata virtuelle qu’est devenu Chalamet, qui de toute façon, ne nous entend pas, ne nous lit pas, et a suffisamment montré son absence totale d’intérêt pour nos existences. Pourquoi autant de vindicte, au-delà de la trahison de l’enfant prodig(u)e qui ne reviendra certainement pas à la maison pour demander qu’on lui pardonne ? Aurait-il précisément mis le doigt dans nos plaies béantes ?
Car quand Chalamet déclare que tout le monde se fiche de l’opéra et du ballet, certes, il s’agit d’un biais cognitif dit « d’attribution », mais, n’avons-nous le même quand nous crions haut et fort que nos arts lyriques se portent comme des charmes et que les salles sont pleines et que le public se renouvelle, etc. ? Ne serait-ce pas, pire, déjà l’étape de la pensée magique ?
Non, ça ne va pas. Les travailleurs vous le diront. Les baisses de budgets sont catastrophiques, les programmations sont réduites, les salaires (hors solistes) sont rattrapés par l’inflation, la CCNEAC est bloquée à ses montants de 2024, les frais annexes augmentent, la France flirte avec l’austérité sans en dire le nom et le contexte géopolitique offre l’occasion d’annoncer clairement la couleur : missiles oui, culture non.
Une étude Audiens/Unisson vient d’estimer le revenu moyen d’une chanteuse lyrique à moins de 20 000 euros annuels. Compte-tenu des salaires mirobolants des plus grandes étoiles, je vous laisse imaginer la quantité de revenus maigrelets qu’il faut pour faire baisser la moyenne à ce point. Encore que les modalités de l’étude n’ont pas été dévoilés. Et ne parlons même pas des danseurs.
Nos métiers sont de plus en plus précaires, le nier n’aidera personne. Dans un paradigme où l’art en tant que bien commun, en tant que droit inaliénable à l’émancipation des individus, est annihilé au profit d’une culture de consommation, destinée elle à satisfaire une clientèle et non plus à confronter un public, la seule logique qui prévaut est celle de la rentabilité. Or, non, l’Opéra n’a jamais été un art grand public et populaire, il a toujours été diégétiquement (dans les œuvres) et extra-diégétiquement (regardez simplement la disposition d’un théâtre à l’italienne) une mise en scène des hiérarchies sociales. Le public y a toujours été celui des happy few et les classes inférieures qui pouvaient s’y rendre le faisaient de manière exceptionnelle, n’ayant simplement pas les ressources pour s’y rendre régulièrement.
Ce qui est paradoxalement drôle, c’est que cette même mise en scène se retrouve dans les salles de concerts où se produisent les superstars des musiques actuelles que l’on oppose à l’opéra comme « populaires » (carré VIP, billetterie dynamique, prix exorbitants..). Donc le problème n’est pas dans le prix des places.
L’opéra et le ballet aujourd’hui ne sont plus des rituels sociaux valorisés et enviés par les classes qui n’y ont pas accès, ils ne représentent plus les fantasmes d’ascension sociale (on va à l’opéra avant tout pour être vus, notamment au XVIIIe en France), ils ne sont plus vecteurs de désir de puissance, ce rôle a été pris par le football et les mégastars de la pop. Or, c’est bien l’envie de la masse des « refusés » qui crée le statut des « acceptés ».
Je pense que c’est ce que nous avons perdu et dont nous n’arrivons pas à faire le deuil, c’est ce que Chalamet nous montre cruellement. Malheureusement, dans ce paradigme où la rentabilité est reine, nous savons profondément que nous sommes, comme l’hôpital et les universités, en sursis, et suspendus au Deux ex Machina des fonds privés.
Alors comment inventer notre pertinence dans ce XXIe siècle ? Comment créer de l’engagement, comment nous rendre et nous maintenir (autant que possible) nécessaires et désirables ? Ma conviction profonde pour revenir quelque peu en arrière, est celle-ci : les droits culturels comme outil d’émancipation et pas de domination.
L’opéra, comme le ballet, sont des arts totaux en ce que leur réalisation mobilise quasiment la totalité des savoirs artistiques humains. Notre trésor gît dans le collectif, dans le mutuel, dans l’interdépendance, qui constitue, si je reprends Kropotkine dénonçant un mésusage de Darwin, l’essence même de la vie et de son évolution.
En hommage à un grand homme qui vient de nous quitter, José van Dam pour ne pas le citer, je dirais ceci, faisons de « l’Artisanart ». Oublions le génie, ce mythe qui nous rapproche plus de Peter Thiel que de notre public, faisons place au travail, à la patience, au faire, au façonner, à ce qui prend du temps, à la perfection obtenue par patine et non par souffrance. Soyons des compagnons, soyons une corporation, soudée, solidaire, qui englobe tous les métiers, de la régie à la scène. Que notre microcosme devienne le laboratoire d’un autre mode d’existence, en symbiose et plus en concurrence.
Défendons tous les métiers de l’opéra et du ballet, créons des chaînes de solidarité, encadrons les écarts de salaires, transmettons, protégeons, créons, partageons. C’est là que nous pouvons incarner un nouvel idéal, probablement dérisoire et aussi fictif que l’était le monde lyrique et son incarnation de la perfection au XVIIIe pour le commun, mais qui pourra, comme lui, susciter le désir d’en être. Je renvoie à ce sujet aux travaux d’Olivier Hamant dont les émules étaient cette année présents sur la scène des BIS de Nantes, il y a comme un sillon qui se trace…
Dans un tel paradigme, les mots de Chalamet auraient eu autant d’effet qu’un coup de poing dans un banc de sardines.


