Le trésor retrouvé

Der Schatzgräber - Strasbourg

Par Clément Mariage | jeu 03 Novembre 2022 | Imprimer

Comment imaginer qu’une œuvre qui fut un tel triomphe en Allemagne à l’époque de sa création, comptabilisant pas moins de 350 représentations de 1920 à 1925, n’ait pu être créée en France qu’en 2022 ? La postérité de l’œuvre de Franz Schreker est une chose malheureuse et cruelle. Dénoncée de son vivant par les avant-gardes comme démodée, puis interdite par le régime nazi qui la qualifiait de « dégénérée », sa musique a progressivement sombré dans l’oubli, jusqu’à sa redécouverte à la fin du XXe siècle.

Grâce éternelle soit ainsi rendue à l’Opéra national du Rhin, qui prolonge, dix ans après la création française de Der ferne Klang (Le Son lointain) entre ses murs, ce mouvement de redécouverte de l’œuvre du compositeur allemand en France et en Europe. On est émerveillé de découvrir en salle l'impact saisissant de cette musique foisonnante et sensuelle, qui s'appuie, comme l'opéra wagnérien, sur un système de leitmotivs dans une musique durchkomponiert et, comme l'opéra straussien, sur une mobilité dramatique de type conversationnel, mais dont les élans mélodiques romantiques et lyriques, la puissance exaltée d’une orchestration pleine de finesse et de vigueur, la présence de formes fermées qui sont de véritables airs intégrés dans l’action comme morceaux musicaux intradiégétiques, forment un style singulier que certains des contemporains de Schreker, comme le fameux critique Paul Bekker, voyaient comme une « promesse d'avenir ».

Comme Wagner, et contrairement à Strauss, Schreker écrivait lui-même ses livrets. Celui de Der Schatzgräber, tout tramé de merveilleux qu’il soit, prend sa source dans une situation réelle, un souvenir que Schreker rapporte dans son essai À propos de la création de mes livrets d'opéra : dans une auberge, il entend bouleversé le chant d'une jeune luthiste vêtue d'un costume folklorique. Cette jeune femme devient Els dans l'opéra, fille d’un aubergiste qui fait assassiner ses riches prétendants après leur avoir demandé de lui rapporter certains bijoux ayant été volés à la Reine. Cependant, le Roi qui voit sa femme souffrir de l'absence de ses joyaux demande à son Fou de les retrouver. Ce dernier fait appel à un troubadour du nom d’Elis, connu pour avoir en sa possession un luth qui le mène magiquement jusqu’à de l’or ou des trésors. Le drame ne manque pas de péripéties et de rebondissements et met en scène des personnages dont les désirs et les manques s’expriment avec violence, dans des situations qui interrogent le rapport de l’art et de l’artiste au monde qui l’entoure. Fait assez rare pour être remarqué, la qualité intrinsèque du poème est indéniable, alignant des types d’expressions variés suivant les personnages et des images poétiques d’une sensualité affolante. 

Visuellement assez sombre, la mise en scène de Christof Loy manque parfois un peu de clarté dans ses parti-pris – on ne sait pas très bien si on assiste aux événements en eux-mêmes ou à leur représentation fictive par des personnages – mais ces indécisions créent du mystère, là où cette transposition dans l’unique salle d’un palais du XXe siècle, traversée de personnages en costumes cravates, ôte un peu de merveilleux au conte médiéval. La direction d’acteur est cependant soignée et le spectacle ne manque pas de tableaux esthétiquement très réussis, comme cette étreinte entre les deux amants, dont les silhouettes se découpent dans l’embrasure d’une grande porte, faisant songer à un plan de film noir hollywoodien. De même, la dimension sociale du livret est adroitement rendue par les changements de costumes d’Els, qui passe de serveuse en tablier à grande dame en robe luxueuse, avant de finalement retourner dans le dépouillement vestimentaire quand les bijoux de la Reine ne sont plus en sa possession. 

Dans le rôle d'Els, Helena Juntunen rappelle à quel point elle possède tout ce qui fait les immenses artistes et combien on peut être une chanteuse exceptionnelle, sans avoir obtenu, pour des raisons aussi insaisissables qu’injustes, le statut de star. Elle fait montre d’une présence et d’une aisance scéniques qui subjugent : ne quittant que très rarement le plateau, elle y rayonne continument avec souplesse et sensualité. La voix est aussi tendre que puissante et le texte de Schreker résonne entre ses lèvres avec saveurs et mordant. Rien que pour admirer la plénitude artistique d’une telle chanteuse, il faut se précipiter voir cette production. 

Face à elle, Thomas Blondelle propose un Elis frémissant, adolescent rêveur et fervent amoureux. La voix est sonore et souple, solidement projetée, mais le registre aigu a malheureusement tendance à être détimbré. Le portrait du jeune troubadour n'en reste pas moins hypnotique et bouleversant. L'autre rôle masculin essentiel est celui du Fou/Bouffon du Roi, incarné avec beaucoup de sensibilité et de poésie par Paul Schweinester. Il étend son emploi de ténor de caractère à un grand lyrisme, avec de belles qualité de musicien et de conteur, et fait de son personnage un clown triste poignant.  

Tous les seconds rôles sont tenus avec finesse et passion. Thomas Johannes Mayer, venu remplacer le titulaire atteint du Covid-19 et dépêché d'Hambourg où il chantait le Hollandais la veille au soir, est un Bailli autoritaire et charismatique. Mentionnons également le très prometteur James Newby en Gentilhomme aussi séduisant que crapuleux, à la voix fermement ancrée et le Roi captivant de Derek Welton. Enfin, dans le rôle muet de la Reine, la danseuse Doke Pauwels, masquée car fiévreuse, est d’une gracieuse intensité.

Désavantagés par une sonorisation trop présente, les artistes du Chœur de l'Opéra national du Rhin ne peuvent montrer leurs incontestables qualités qu'à l'acte IV.

À la tête d’un Orchestre philharmonique de Strasbourg en belle forme, Marko Letonja exalte la musique de Schreker avec une finesse étonnante. Veillant à la clarté des différents plans sonores, dans une partition chatoyante et foisonnante, il en rehausse presque l’aspect chambriste, révélant les couleurs finement impressionnistes de l’orchestration. Il débride certes avec bonheur les masses sonores lors de certains passages, comme pendant l’interlude sidérant d’érotisme de l’acte III, mais l’impression générale est celle d’un équilibre et d’une clarté qui servent autant la réception de l’écriture orchestrale, entre enchevêtrement des motifs et foisonnement des timbres, que tout simplement les chanteurs, offrant l’écrin sonore idéal pour ne pas avoir à tonitruer comme des pétoires pour se faire entendre. 

 

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