Idiot mais pas si bête

Don Carlo - Amsterdam

Par Christophe Rizoud | lun 07 Mai 2012 | Imprimer
 

Don Carlo (à défaut de Don Carlos), ne serait-il pas le chef d'œuvre de Giuseppe Verdi, avant La Traviata, Rigoletto, Aida et même Otello ? C'est à se le demander quand on entend Yannick Nezet-Seguin diriger à Amsterdam cet opéra, dans sa version pourtant la plus sommaire, en italien et en quatre actes. D'une partition déjà sombre, le chef d'orchestre exalte la puissance et la modernité. L'on découvre alors, ébahi, des dissonances, des audaces qui jamais jusqu'alors ne nous avaient sauté à l'oreille et qui font de ce Dallas lyrique à la cour d'Espagne un sommet de dramatisme. Une telle lecture se nourrit évidemment de contrastes, avec des choix de tempi surprenants, étirés, ou au contraire sauvages, sans que la précision ne soit prise en défaut ou que les chanteurs ne se trouvent écrasés par la masse sonore. Pourtant, dès qu'ils en ont la possibilité, le Koor van de Nederlandse Opera et le Rotterdams Philharmonisch Orkest ne mégotent pas sur les décibels. Les cuivres notamment décolèrent peu, grondants dans le duo entre Philippe II et Posa, menaçants, terrifiants dans une scène de l'Autodafé que l'on a rarement vécue aussi violente. Dommage que l'acoustique incertaine du Muziektheater vienne en atténuer le relief et amoindrir l'impact.

De la mise en scène de Willy Decker, on retient le travail sur le mouvement, collectif ou individuel, en accord avec la musique. A chaque instant, le geste cherche à coller aux notes. Des entrées et sorties systématiquement décalées tiennent lieu d'innovations, parfois discutables (la foule portant le corps de Posa durant le prélude orchestral du dernier acte, enchaîné sans rupture avec le précédent) mais aussi parfois réussies (la reine présente sur le plateau pendant le « don fatale » d'Eboli). Le décor unique de Wolfgang Gussmann, immense funérarium en marbre blanc, convient autant aux vastes tableaux qu'aux scènes plus intimistes. Surtout, on aime l'idée de suggérer la dimension christique de Don Carlo. L'infant d'Espagne est ici idiot à la manière de Dostoïevski ; le personnage y gagne une épaisseur dramatique supplémentaire, promu véritable protagoniste d'un opéra qui porte son nom. Ce n'est que justice.
 
Appelé à la rescousse une semaine avant la première, suite à l'annulation d'Andrew Richards, Massimo Giordano endosse ce surcroît de responsabilité avec suffisamment d'aisance scénique pour que l'idée tienne la route. Vocalement, son Don Carlo fait moins dans la dentelle. Le timbre est racé, la ligne tenue mais les voyelles souvent écrasées et les aigus attaqués en dessous puis hissés au forceps. Le rôle est sans doute un peu large pour cette voix d'essence lyrique qui aurait intérêt à ne pas trop s'aventurer en des contrées étrangères à sa nature.
Elisabetta ne se situe pas non plus dans les meilleures cordes de Camilla Nylund : trop grave, trop lourd. Les qualités d'un soprano qui chante par ailleurs La Marechale, Salome, Rusalka et à Bayreuth l'autre Elisabeth (Tannhäuser) ne se révèlent qu'en fin de soirée, dans un « Ma lassu ci vedremo » délicatement suspendu. Trop tard.

En Philippe II, Mikhail Petrenko abuse dans la première partie des profondeurs de sa tessiture, comme s'il voulait mettre en avant ses origines russes. Le chant gagne en noblesse ensuite avec un « Ella giammai m'amo » porté par le souffle sans que l'interprète ne parvienne véritablement à investir le personnage du roi : son autorité, sa noirceur mais aussi ses fêlures.

Face à lui, l'inquisiteur cauchemardesque de John Tomlinson s'avère  capable du bon - le grave - comme du moins bon - l'aigu.

 

 

Le meilleur pour la fin : Christopher Maltman d'abord a pris de l'ampleur depuis Didon et Enee à l'Opéra-Comique. Voilà un Posa aux contours dessinés d'une voix ferme, bien projetée. Du style, de la longueur, de la nuance et de la résistance, suffisamment pour porter son « Carlo ascolta » jusqu'au bout sans faiblir. Ekaterina Gubanova enfin réussit à faire d'Eboli autre chose qu'une virago même si elle sait aussi quand il le faut monter sur ses ergots. Un « Don fatale » aux couleurs bigarrées, en accord avec l'éventail de sentiments que déplie la princesse dans cet air, n'empêche pas une chanson du voile raffinée. Ajoutons que la voix est belle, homogène, que la chanteuse a de la présence, et l'on comprendra pour qui, la soirée durant, notre cœur a battu.

 

 

 

 

 

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