Une scène est une scène est une scène...

Don Giovanni - Aix-en-Provence

Par Laurent Bury | jeu 06 Juillet 2017 | Imprimer

De ce nouveau Don Giovanni aixois, on reconnaît tout de suite qu’il est mis en scène par Jean-François Sivadier. Evidemment, comme Tcherniakov fait du Tcherniakov, Sivadier fait du Sivadier : le théâtre ne peut donner à voir que le théâtre, c’est-à-dire le monde, c’est-à-dire le théâtre, c’est-à-dire… Nous sommes une fois de plus sur un plateau aux coulisses visibles, d’abord occupé par des acteurs censés ne pas être encore en représentation, et qui entrent peu à peu dans le spectacle, en revêtant de superbes costumes évoquant l’Espagne de Goya, dont ils se dépouilleront ensuite peu à peu. Oui, une fois de plus, et pourtant, le résultat est fascinant. Robert Carsen à Milan multipliait lui aussi les variations sur le théâtre dans le théâtre, et Don Giovanni s’accommode à merveille d’un traitement qui permet de glisser ainsi d’une scène à l’autre en faisant descendre tel rideau opportun (toujours exactement au rythme de la musique) ou s’allumer tel éclairage magique (extraordinaire collection d’ampoules colorées en verre de Murano conçues par Philippe Berthomé). Le livret de Da Ponte fait ici l’objet d’une lecture assez fine pour en respecter autant l’esprit que la lettre, par exemple en donnant à voir la fameuse « cameriera di Donna Elvira », qui entre en scène avec sa maîtresse, qui est remarquée par Don Giovanni bien avant que celui-ci ne lui chante sa sérénade du deuxième acte, et qui finit par être le festin que consomment le seigneur et son valet lors de la scène finale (« Ah ! che barbaro appetito »…). Autre exemple : le « La ci darem » est chorégraphié comme une parade nuptiale, les deux personnages ne se rapprochant que sur les dernières notes, juste avant que l’intrusion d’Elvire ne les sépare, ce qui permet à Zerline de dire la vérité lorsqu’elle affirme « Non mi toccò la punta delle dita ». Surtout, le propos est servi avec une énergie constante, une vitalité qui ne se dément pas un instant, par une distribution de chanteurs tous aussi jeunes et brillants les uns que les autres.


© Pascal Victor

En costume de majo ou en nu presque intégral, Philippe Sly est un Don Giovanni en séduction permanente, physiquement et musicalement, jouant des nuances d’une voix de velours aux demi-teintes insinuantes. Sa sérénade est suffocante de sensualité, son cri final semble arraché à son corps et, après sa mort étrangement christique – loin d’être happé par les enfers, il reste debout, bras en croix –, le personnage est pris d’une danse frénétique qui laisse imaginer un éternel recommencement. Après Guglielmo qui, l’an dernier, ne lui donnait que peu d’occasions de se mettre en avant, Nahuel di Pierro éclate littéralement en Leporello, suscitant le rire par ses mines et ses gestes sans lourdeur, valet uni à son maître par une complicité évidente, et doté d’un timbre parfaitement différencié, avec entre autres un très bel air du catalogue et toute la vélocité syllabique nécessaire pour « Ah ! pietà ! signori miei ».

Comme l’avait montré sa Comtesse des Noces à Amsterdam, Eleonora Buratto est l’une des très grandes mozartiennes d’aujourd’hui, et il était grand temps que le festival d’Aix l’accueille ; elle explore avec bonheur toutes les facettes de Donna Anna, aussi précise dans la vocalisation qu’ardente dans l’expression. Alors qu’on avait pu lui reprocher par le passé un chant parfois trop lisse, Isabel Leonard semble avoir atteint une maturité lumineuse qui lui permet de composer une Elvire émouvante et jamais ridicule : grâce à l’artiste et à la mise en scène, le personnage est pris au sérieux, et touche infiniment lorsqu’on la voit terminer « Mi tradì » blottie contre le corps endormi de Don Giovanni. Quant à Julie Fuchs, sa Zerline espiègle mais fidèle n’est ni une marie-couche-toi-là, ni une victime soumise, et ses deux airs sont des délices que l’on voudrait savourer plus longtemps encore, tant elle y met de grâce et de saveur vocale. Pour une fois, Pavol Breslik est un peu privé de sa prestance naturelle avec un Ottavio qu’il ne peut rendre plus héroïque que Mozart et Da Ponte l’ont voulu, mais il déploie de superbes pianissimos, dans « Il mio tesoro » surtout. Le Masetto de Krzysztof Baczyk possède une bien belle voix grave, qu’on espère bientôt réentendre dans des rôles plus étoffés. David Leigh n’a manifestement pas l’âge du Commandeur, mais l’on ne s’en plaindra pas puisqu’il en a l’autorité.

On commence à bien savoir de quoi Jérémie Rhorer est capable dans ce répertoire. Son Mozart n’est ni gras ni maigre, ni débraillé ni trop poudré ; il est souple et délié, il a la corde soyeuse et le basson goguenard, et il évite les tempos excessifs qui étireraient trop le discours (« Ah ! Soccorso » impeccablement dosé) ou qui mettraient les chanteurs en difficulté. Le Cercle de l’Harmonie, avec la complicité des choristes des English Voices, confère une vigueur d’accents insoupçonnée à plus d’une page, comme la noce du premier acte, ici dépouillée de toute gentillesse niaise mais chargée d’ardeurs printanières.

Espérons maintenant que ce spectacle conservera toutes ses qualités lorsqu’il quittera la cour de l’Archevêché pour se diriger vers Nancy, puis Luxembourg, avec une autre distribution, un autre orchestre et un autre chef. (Diffusion le 8 juillet sur France Musique, le 10 sur Mezzo, culturebox et medici.tv, et ultérieurement sur France 2)

 

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