À condition d'aimer Gruberova

I Puritani

Par Jean-Philippe Thiellay | mar 27 Mars 2012 | Imprimer
 
Autant prévenir tout de suite nos lecteurs : cette chronique lèse-majesté risque de déplaire à ceux pour qui Edita Gruberova est une icône que l’on révère à l’instar de Joan Sutherland ou Beverly Sills, deux grandes Elvira du passé.
 
La production de 2001 du Liceo de Barcelone, déjà diffusée par TDK en 2005, a été montée pour Edita Gruberova précisément, près de vingt ans après sa création à Cardiff en 1982. La mise en scène d’Andrei Serban est fidèle au texte du comte Pepoli qu’elle illustre sobrement, avec des décors simples (au III, un seul carrosse enneigé) et efficaces. Les deux ponts levis de l’acte I permettent des jeux astucieux et on note quelques belles images, notamment avec le chœur au début du II. Les costumes de facture classique sont au diapason. Pour une lecture décapante du livret et de la folie passagère de la jeune Valton, on repassera. C’est sans doute mieux ainsi quand on se souvient de la désastreuse Lucia à Bastille du même metteur en scène américano-roumain.
 
Pour monter des Puritains, il faut une compagnie de chant homogène. Il suffit de se rappeler qu’à la création Bellini disposait du meilleur quatuor du monde (Rubini, Lablache, Tamburini, Grisi…). Rien de tel sans doute à Barcelone, mais les trois hommes qui entourent Edita Gruberova relèvent parfaitement le défi.
 
Le ténor barcelonais José Bros débutait alors dans le rôle terrible d’Arturo, pour lequel son instrument est parfaitement calibré : sa voix est haut placée et reste raisonnablement pulpeuse, même si le timbre n’exerce pas une séduction immédiate. Cela enlève un peu de charme à la magnifique déclaration d’amour qu’est « A te o cara » qu’il chante tout de même avec goût. Il reste que la vaillance des aigus vaut le détour (magnifique ut dièse à l’acte I qui rappelle presque Kraus, contre ré dans le duo du II plus moyen, ut dièse tendu et abrégé dans le « Credeasi misera » du III, amputé du contre fa). La prestation d’ensemble est de haut niveau.
 
Du côté des clefs de fa, Simón Orfila est un Giorgio bien chantant, sans doute plus baryton basse que basse profonde, et bien jeune pour le rôle. Carlos Alvarez, qui n’avait pas encore entamé la carrière de baryton verdien que l’on connaît, donne à Riccardo un héroïsme adapté, même si son air d’entrée « Ah per sempre » peut appeler plus de souplesse. Scéniquement, les deux hommes forment un duo très crédible qui emporte l’adhésion, notamment avec le fameux « Suoni la tromba ».
 
La distribution est complétée par des seconds rôles excellents, avec une mention spéciale pour Raquel Pierotti en Henriette de France. L’orchestre et le chœur du Liceo sont dirigés par Friedrich Haider et tous savent trouver le ton juste (par exemple, le « Vieni, vieni fra queste braccia » n’est pas attaqué à toute berzingue comme une marche militaire, mais au contraire comme les mots d’un amant qui retrouve enfin sa douce) et de belles couleurs (notamment au II).
 
Reste le cas Edita Gruberova qui met le Liceo à genou. Le public délire, en effet, mais, comme on le sait, la passion, y compris au théâtre, a des raisons que la simple technique vocale ne connaît pas. A quoi a-t-on droit ce soir-là sur la scène barcelonaise ? Une soprano pas tout à fait en fin de carrière (elle est née en 1956) qui vocalise comme Luciana Serra, en alternant la mitraillette ou la savonnette (« Vien diletto »), qui multiplie les notes détimbrées, sans doute pour des motifs scéniques (ses premiers mots du III) mais pas uniquement. C’est, que l’on nous pardonne, souvent laid, avec des notes prises par en dessous et qui demeurent trop basses ou des effets véristes déplacés (« Qui la voce »). Les suraigus, généreux, ne rattrapent pas une prestation qui ne peut que diviser. Il y a en revanche une chose que l’on ne peut pas reprocher à la soprano slovaque : le manque d’engagement scénique. Car, joyeuse, elle est radieuse ; inquiète, elle porte souvent sa main au front ; délirante, son regard se perd dans le vide. Quant aux minauderies ? C’est souvent…
 
Dans une vidéographie réduite, dans laquelle les productions récentes sont très présentes (Machaidze – Florez – d’Arcangelo chez Decca en 2010 face à Netrebko – Cutler – Vassallo du Met chez DG en 2007), cet enregistrement barcelonais a des arguments forts à faire valoir. Les amoureux de la Gruberova peuvent foncer.
 

 

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