Le premier Don Juan

Alessandro Melani - L'Empio punito

Par Yvan Beuvard | sam 27 Mars 2021 | Imprimer

Issu d’une famille de musiciens, Alessandro Melani, originaire de Pistoia, termina sa carrière à Rome, à Sainte Marie Majeure, puis à Saint Louis des Français, où il passa les 26 dernières années de sa vie. S’il nous laisse une abondante musique chorale (motets, messes, huit oratorios, cantates) usant d’une polychoralité annonciatrice d’Alessandro Scarlatti, son premier et seul opéra romain, L’empio punito (l’impie puni), est connu pour avoir été aussi le premier ayant Don Juan pour sujet. La commande serait due à Maria Mancini Colonna, nièce de Mazarin et maîtresse de Louis XIV, à moins que Giulio Respigliosi, devenu Clément X en 1667, n’ait commandé un opéra à chacun des frères, comme l’affirme Christophe Rousset : Jacopo donna Il Girello en 1668 et Alessandro L’Empio punito l’année suivante. Certitude, le traducteur-librettiste, Filippo Acciaiuoli, était attaché comme impresario au Palazzo Colonna, où l’œuvre sera créée… à moins que ne soit dans les salles du Palais seigneurial du Connétable Colonna, à Borgo. L’ouvrage constitue un pont entre le style lyrico-comique de l’opéra toscan (comme Acciaiuoli, il était le protégé de Ferdinand de Médicis) et la seconde floraison de l’opéra romain, nous disent les spécialistes.

Souvent confondu avec son frère, Jacopo, tant pour la musique sacrée que les opéras, on ne trouve d’Alessandro qu’une captation audio de cet ouvrage, datant de 2004 (sur YouTube) et quelques extraits. En effet, Christophe Rousset, infatigable chercheur, l'avait bien donné, en 2003, à l’opéra à Leipzig (mise en scène d’Eric Vigner), puis, dans une distribution renouvelée, en version de concert, l’année suivante au Festival Radio France-Montpellier, enfin à Beaune. En octobre 2019, le Teatro Verdi de Pise l’offrait à son public, mais aucun témoignage ne nous en est parvenu.

Le présent DVD a été enregistré au festival Reate, à Rome, en 2019. Le décor, unique, est ingénieux, changeant à vue au moyen de quelques panneaux translucides coulissant des cintres, l’espace étant occupé par des praticables modulaires. Même si jamais la monotonie ou la lassitude ne s’installent, on imagine quel parti aurait pu en tirer un metteur en scène inventif. Les éclairages sont d’une sobriété et d’une banalité confondantes. Pourquoi ce choix du bleu, alors que la passion, la sensualité, la violence sous-tendent l’intrigue ? Quant aux costumes, intemporels, ils permettent de reconnaître sinon de caractériser chacun. Sans doute les moyens étaient-ils chichement mesurés, à la différence de ce que fut très certainement la création romaine.

Le peintre Salvator Rosa, qui y avait assisté, nous dit que le spectacle durait quatre heures. Evidemment, Christophe Rousset en son temps, puis Alessandro Quarta ont dû procéder à des coupures pour permettre la diffusion du spectacle. Même si la durée de leur lecture est à peu près équivalente, les assemblages diffèrent radicalement. Le problème est de ne pas dénaturer l’intrigue, quitte à la simplifier. Si le noble se mêle à des séquences comiques, on reste ici quelque peu sur sa faim. Quelques beaux lamenti nous émeuvent, on sourit à peine aux passages supposés grotesques. Aurait-on oublié que le baroque appelle l’outrance ?

L’action est transposée par le librettiste dans l’antiquité. Ici, ni Don Giovanni ni Elvira, c’est Acrimante qui délaisse son épouse, Atamira, pour Ipomene, fille du roi de Macédoine, Atrace. Son complice et serviteur s’appelle Bibi. Avec son amoureuse, Delfa, travesti ventripotent, il forme le couple bouffe (on pense à Cavalli). Le livret connaît quelques entorses dramatiques (on omet qu’Acrimante, toujours éprise de son mari le sauve du poison, en y substituant un somnifère). Notre Don Juan, n’est pas surpris par le précepteur d’Ipomene, le tuant, avant qu’il réapparaisse pour l’entraîner dans les flammes de l’enfer, tel le Commandeur. La fin heureuse est supprimée, où Atamira ne connaîtra pas le veuvage, Atrace l’épousera. Il en ira de même des deux autres couples, Cloridoro et Ipomene, réconciliés, et évidemment Bibi et Delfa. L’ouvrage s’achève sur la scène où Atamira se désole sur la dépouille de son époux, après que quatre tueurs l’aient révolvérisé…

Pas de réelle faiblesse dans la distribution, d’où émergent Mauro Borgioni (Acrimante), beau baryton dont la voix est en adéquation avec le personnage, Giacomo Nonni (Bibi) également à l’aise dans son rôle. Atrace est chanté avec prestance par Alessandro Ravasto, auquel la jeunesse et le physique interdisent d’être un père d’Ipomene crédible, hélas. Côté femmes, Sabina Cortese nous vaut une Atamira touchante, avec un beau medium et des graves solides. Son lamento après la mort d’Acrimante est d’une grande beauté. Ipomene, confié à Michela Guarrera, semble peu investie, malgré des moyens réels. Delfa, amoureuse de Bibi, est confié à un ténor travesti, Alessio Tosi, mais on lui préfère Ricardo Pisani (Tidemo) dont les interventions sont peu nombreuses. Il a l’aisance et le style requis.

La direction d’acteurs s’avère insuffisante. Le choix de reconstruire l’intrigue aurait pu déboucher sur un vrai spectacle baroque. Il n’en est rien malheureusement. La faute est partagée par l’ensemble instrumental et la direction, honnêtes, sans plus. On imagine à regret ce que tel ou tel chef aurait pu faire d’une semblable partition. Car l’œuvre est extrêmement variée, au discours fluide, avec un assemblage de séquences où soliste, duos, récitatif, accompagnato s’enchaînent avec art. Un essai, louable, qui reste à transformer.

 

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