Cavalli sans bougies

Il Giasone

Par Laurent Bury | ven 04 Mai 2012 | Imprimer
 
Plutôt que de ressasser jusqu’à plus soif les trois opéras de Monteverdi, certaines maisons optent avec raison pour les œuvres de son contemporain Cavalli. C’est ainsi qu’a eu lieu à Gand, le 30 avril 2010, la création belge de ce Giasone de 1649 (voir compte rendu). Avec Alexander Krampe, qui a établi la partition, Federico Maria Sardelli a pratiqué quelques coupes, mais aussi composé « un grand nombres d’interludes orchestraux, de symphonies et de refrains ». Toujours souple, sa direction s’adapte aux différentes atmosphères contrastées qui inclut quelques moments d’anthologie, comme l’invocation des esprits par Médée à la fin du premier acte. L’orchestre symphonique du Vlaamse Opera a été remodelé pour respecter l’instrumentarium en vigueur au XVIIe siècle, et Sardelli en personne joue par moments de la flûte. Sur un livret dont on préférera peut-être les dialogues amoureux et les imprécations de la magicienne aux passages comiques ou purement rhétoriques, Cavalli livre une œuvre particulièrement séduisante, notamment connue notamment par un manuscrit autographe de 1650, aujourd’hui conservé à Vienne et qui a été retenu par Federico Maria Sardelli pour cette production.
 
Depuis ses débuts en 2004, Mariame Clément a su très vite s’imposer comme un des noms avec lesquels il faut compter dans le domaine de la mise en scène d’opéra. Remarquée à l’Opéra du Rhin avec La Belle Hélène et Platée, elle doit y monter Le Chevalier à la rose le mois prochain, et mettra en scène Hänsel et Gretel à l’Opéra de Paris au cours de la saison 2012-2013. Evitant les facilités de l’actualisation comme l’esthétisme de la pseudo-reconstitution historique, elle a préféré créer ici sa propre mythologie (comme elle l’explique en excellent anglais dans le bonus), et on lui sait gré d’avoir su respecter les différentes composantes de l’œuvre de Cavalli, sans la laminer par une ironie systématique. Quant au « concept » consistant à placer l’ensemble de l’intrigue dans un chantier de fouilles, avec caisses, palettes et bennes destinées au transport des pièces exhumées, il paraît un peu plaqué, dans la mesure où il ne vaut que pour le prologue où dialoguent les dieux (Apollon est ici remplacé par un archéologue, alors que Cupidon reste un jeune homme ailé) et à la toute fin de l’œuvre. Le décor de Julia Hansen n’est vraiment pas très beau, mais il offre de nombreuses possibilités au déploiement de l’action. Ses costumes sont plus amusants, mélangeant les styles pour créer un univers moderne mais dépaysant : comparses à têtes d’animal, Jason tantôt toréador, tantôt matelot, serviteurs en kilt…
 
La distribution est dominée par la splendide Médée de Katarina Bradić : timbre somptueux de mezzo, physique avantageux, aisance scénique, autorité vocale, tout est là, et l’on aimerait que le personnage soit encore plus développé, pour lui donner encore davantage d’occasions de briller. Selon une typologie traditionnelle, sa rivale la douce Hypsipyle est une soprano, et Robin Johannsen émeut dans les nombreux lamentos qui lui sont confiés, avec notamment un magnifique air d’adieux à la vie, juste avant le lieto fine de l’opéra. Plus épisodique, Angélique Noldus n’a pas vraiment d’aria à défendre dans le petit rôle de Cupidon au prologue, ni même dans celui de la servante Alinda.
 
Parmi les hommes, Christophe Dumaux campe un Jason filiforme, volage adorateur de mille objets divers ; la relative acidité de sa voix peut ne pas plaire, mais on comprend qu’il ne veuille pas se cantonner aux seconds rôles comme Ottone du Couronnement de Poppée ou Tolomeo de Giulio Cesare, et il séduit dans son air d’entrée, “Delizie, contenti”, ainsi que dans ses duos avec ses deux partenaires féminines. Egée est après Jason le personnage masculin le plus développé, finalement récompensé de sa constance par la main de Médée : Emilio Pons lui prête une voix de ténor qui présente l’agilité requise sans avoir rien d’inoubliable par ailleurs. Egalement ténor, Filippo Adami tient le rôle de Démos, bossu et bègue, ici devenu une sorte de lapin humain ; pour ce personnage comique, l’abattage compte plus que les qualités de timbre. Les deux basses de la distribution, Andrew Ashwin et Josef Wagner, assurent très dignement leur partie, même si l’extrême grave du premier pourrait sans doute être plus nourri. Yaniv d’Or, enfin, est la vieille servante Delfa, un de ces travestis dont Dominique Visse s’est fait le spécialiste : sa prestation est peut-être plus remarquable scéniquement que vocalement.
 
 

 

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