Demi-jeunesse

Schubert, Schöne Müllerin

Par Clément Taillia | mer 15 Juillet 2009 | Imprimer
A l’opéra, il est aisé d’adapter ses prises de rôle à son âge et à son expérience. Christoph Pregardien le sait, qui a délaissé depuis longtemps le costume de Don Ottavio pour la toge de Tito ou d’Ulysse. Mais pour la mélodie ? Les lieder sont rarement désincarnés ; et leurs narrateurs ont souvent la juvénilité des jeunes premiers. Probe et fidèle à l’esprit comme à la lettre de la Belle Meunière, Pregardien prend ici le parti de la jeunesse, et s’attache tout au long de ce DVD, reflet d’un concert donné l’été dernier à Stuttgart, à nous peindre le plus loyalement possible d’authentiques émois adolescents, ses trente ans de carrières (et ses tempes grisonnantes) nonobstant.
Risqué, le défi est relevé plutôt dignement : les lancinantes interrogations de « Wohin ? », la virilité claironnante et un peu artificielle du début de « Ferienabend », l’euphorie de « Mein ! »,… semblent toutes provoquées par l’arrivée du premier amour, dont la description des joies et des tourments occupe à elle seule près de la moitié du cycle. Les doutes, les déceptions qui s’ensuivent sont de la même veine. Ici, point de résignation lasse ou de tiède amertume ; la rage, la nostalgie, le remords ont la force de l’inédit et donc, encore une fois, les emportements de la jeunesse. Et il faut attendre l’avant dernier Lied du cycle, « der Müller und der Bach », pour sentir poindre des accents désenchantés qui ne trompent pas : la naissance puis la mort du premier amour ont fait de l’adolescent un homme.
Mais si l’âge n’a pas de prise sur les capacités expressives de Pregardien, sa technique n’en reste pas moins altérée. Très relativement, certes : sans la clarté intacte du timbre, sans les qualités de legato, sans la maîtrise de la nuance piano, qui fait merveille dans les lignes langoureuses du « Neugierige », on ne pourrait croire une seconde en la jeunesse de ce meunier, ni en la pureté de ses sentiments. Mais ce qui fait merveille dans la douceur et l’élégie ne remplace pas ce qui est essentiel à la force et à la virtuosité – et c’est là que le bât blesse. Autant de limites qui apparaissent dès le début : les notes piquées de « das Wandern » manquent de l’agilité et de l’articulation qui sont, ici, les marques de la jeunesse. Cette jeunesse apparaît avec la force de l’évidence, lorsqu’elle rime avec doute, trouble, fraîcheur ; elle se fait soudain moins belle quand elle appelle la vigueur, la fougue, la vaillance. Mise à mal dès que le tempo accélère, la voix laisse alors percer une certaine grisaille, un soupçon de fatigue qu’à l’écoute de passages plus lents nous n’aurions pas soupçonné. Pour autant, cette Belle Meunière est menée à son terme plus qu’honorablement, et qui plus est agrémentée de trois bis empruntés au Chant du cygne, dont une magnifique « Taubenpost ». Seulement, au regard des merveilles de douceur et d’émotion que sait encore prodiguer la voix de Christoph Pregardien, on reste déçu devant ces quelques scories qui, sans être rédhibitoires, rendent ce concert moins homogène qu’on l’aurait souhaité.
Le piano de Michael Gees apporte alors le surplus de stabilité et de sécurité nécessaire à son ténor. Les plus sévères condamneraient une certaine uniformité, mais à tort : si les couleurs ne sont pas des plus variées, les nuances sont bien là, et l’entente avec Pregardien, toute audible qu’elle soit, gagne encore à être vue : de quoi réaffirmer pleinement la place du Liederabend au sein du marché du DVD !
 
Clément Taillia
   
     
 
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