La clownesse et le soldat de plomb

Die Zauberflöte

Par Laurent Bury | jeu 04 Juillet 2019 | Imprimer

A l’été 2018, la nouvelle production de Die Zauberflöte présentée à Salzbourg fit surtout parler d'elle lorsqu’une jeune chanteuse dut interpréter au pied levé le rôle de la Reine de la nuit le soir de la diffusion en direct sur Arte. Si les avis furent partagés quant à la prestation de ladite soprano belge, ils furent en revanche à peu près unanimes pour condamner la mise en scène signée Lydia Steier. Cependant, et malgré un engorgement du marché à peu près incontestable, le label C Major a cru bon d’offrir à ce spectacle les honneurs du DVD, sans doute certain de pouvoir écouler un certain nombre d’exemplaires de ce titre populaire entre tous. Une fois retombée l’agitation liée au remplacement in extremis d’un des rôles principaux, l’occasion nous est donnée de juger peut-être plus sereinement cette production.

Première surprise : Lydia Steier a préféré la narration à l’action, et a remplacé la quasi-totalité des dialogues parlés par un récit lu par un grand-père à ses trois petits-enfants, le tout se déroulant vers 1900. Pourquoi pas, mais cela a l’inconvénient de priver les personnages de leur autonomie et du peu de « personnalité » que Schikaneder leur avait conféré. Les protagonistes de l’histoire prennent l’aspect des figures qui peuplent l’univers quotidien des petits garçons qui écoutent ce conte. La Reine de la nuit ressemble étrangement à leur mère, les trois Dames sont les trois bonnes de la maison, Papageno se confond avec le garçon-boucher qui livre des volailles en cuisine (lointain souvenir de son métier d’oiseleur), et Tamino, prince déjà fort stéréotypé, n’est plus qu’un de leurs soldats de plomb. Jusque-là, on suit. Les choses se gâtent hélas lorsque l’on arrive chez Sarastro. De mage, celui-ci devient magicien, plutôt illusionniste ou prestidigitateur, et son entourage se compose désormais de… clowns, Pamina elle-même ayant tout l’air d’une clownesse. C’est assez aberrant mais cela sert de prétexte à de jolies scènes d’ensemble, avec funambules et acrobates, mais comme apparemment cela ne suffit pas encore, voilà qu’Osiris et Iris se métamorphosent en ouvrier et en kolkhozienne sur de grandes banderoles déroulées lorsqu’on chante leur hymne, tandis que les épreuves de l’eau et du feu se font confrontation avec la barbarie des guerres mondiales.  Sauf que Sarastro se montre barbare lui aussi, en faisant finalement fusiller les trois Dames, et abattre à bout portant Monostatos et la Reine de la nuit. On comprend que, l’histoire se terminant ainsi, l’un des trois enfants en fasse des cauchemars, ultime image du spectacle.

De la direction de Constantinos Caridis, on retient d’abord quelques choix de tempos inhabituels, exceptionnellement étirés là où on a coutume de les entendre plus allants, ou au contraire vifs là où on les attendrait plus lents. Surtout, on est séduit par les sonorités enchanteresses des Wiener Philharmoniker, par la volubilité du clavecin, ou par la précision ciselée des interventions du Chœur e l’Opéra de Vienne.

Car les solistes distillent eux, le meilleur et le moins enthousiasmant, en partie à cause de la mise en scène qui ne les aide guère à s’épanouir sur le plateau. Adam Plachetka, par exemple, serait un Papageno fort correct, si Lydia Steier n’avait accompli la prouesse de priver le personnage de ses aspects comiques autant que de son versant pathétique. Christiane Karg possède tous les atouts pour être une radieuse Pamina, à condition de ne pas être réduite au ridicule par les costumes ou par certains gestes qui lui sont ici imposés. Albina Shagimuratova a déjà beaucoup promené sa Reine de la nuit, notamment à l’Opéra Bastille, et l’on apprécie d’entendre le rôle confié à une voix plus corsée que certaines sopranos coloratures par trop juvéniles ; hélas, cette plus grande densité du timbre se paye désormais par un savonnage d’une partie des vocalises, ce qui est on ne peut plus regrettable pour un personnage qui ne compte que deux airs, et fondés sur la virtuosité. Mauro Peter commence par décevoir en Tamino, apparemment obligé de se réfugier dans le falsetto dès que la partition s’élève un peu dans « Dies Bildnis is bezaubernd schön » ; les choses s’arragent ensuite, mais il n’a plus d’air en solo. Quant à Matthias Goerne, s’il peut offrir à Sarastro une certaine aisance dans le grave, voire l’extrême grave, la défroque du magicien ne lui permet pas de conférer au personnage la prestance qui devrait être la sienne, malheureusement. Parmi les rôles secondaires, on remarque d’abord le Sprecher de Tareq Nazmi, clown inquiétant, et l’on saluera la prestation des trois enfants des Wiener Sängerknaben, auxquels cette production offre une participation à l’action bien plus développée que d’ordinaire. En simple lecteur du conte, Klaus Maria Brandauer reste un peu sous-employé.

 

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