Enfin Michieletto vint

Sigismondo

Par Laurent Bury | lun 05 Novembre 2012 | Imprimer
 
Certes, Patrice Chéreau fit ses premiers pas dans la mise en scène d’opéra avec une Italienne à Alger pour Spolète en 1969, mais après ce coup d’essai il avoua n’avoir aucune affinité avec le compositeur pésarais. Certes, Pier Luigi Pizzi fit forte impression avec sa Sémiramis à Aix-en-Provence en 1980, mais cette production blanche et hiératique ressemblait un peu à une impasse. Certes, Luca Ronconi frappa un grand coup en montant Le Voyage à Reims en 1984, mais peut-être plus parce qu’une œuvre disparue était alors ressuscitée par de grandes voix. Jusqu’à tout récemment Rossini n’avait pas encore fait l’objet d’une véritable réhabilitation sur le plan théâtral, surtout le Rossini serio. Et les versions scéniques proposées par le festival de Pesaro, si elles brillaient par leurs distributions, se limitaient souvent à une aimable convention, à des spectacles souvent très esthétiques mais peu exaltants. Pourtant, depuis une dizaine d’années, un frémissement se fait sentir, et avec Damiano Michieletto, le festival a déniché celui qui pourrait bien être l’une des révélations de la mise en scène lyrique. Après sa fameuse Gazza ladra « aux tuyaux » en 2007, Pesaro lui a confié La Scala di seta en 2009, et surtout ce Sigismondo en 2010. Toujours accompagné de ses fidèles collaborateurs, Paolo Fantin aux décors et Carla Teti aux costumes, Michieletto a radicalement renouvelé l’approche scénique des opéras de Rossini. Aidé par un livret délicieusement tortueux, mais sans jamais en forcer la lecture, il a su proposer un authentique travail théâtral sur cet opéra longtemps jugé impossible. En se concentrant sur la psychologie des protagonistes, il transpose vers la fin du XIXe siècle, dans un contexte évoquant Tchékhov ou Tolstoï, une intrigue vaguement médiévale située en Pologne. Une fois débarrassé des chevaliers et du carton-pâte, il place dans un asile psychiatrique le premier acte où, de fait, il n’est question que de la « folie » du roi Sigismond, démence à laquelle il donne simplement un sens plus pathologique. Outre les patients de l’hôpital, la scène se peuple aussi de figurants correspondant aux visions des personnages, comme ces clones de l’héroïne, qui semble se démultiplier telle la sœur du peintre dans Memories de Khnopff (Aldimira porte d’ailleurs une tenue très proche des robes à tournure qu’arbore Marguerite Khnopff sur le pastel du grand symboliste belge). Au deuxième acte, l’asile cède la place au palais, et à défaut d’avoir entièrement recouvré ses esprits, le héros a repris une allure plus royale, jusqu’au lieto fine qui voit la défaite de ses ennemis.
L’insuccès de son opéra poussa Rossini à en réaliser la musique dans ses œuvres postérieures, et l’auditeur s’amusera de reconnaître par exemple l’air de la Calomnie dans le duo Aldimira/Ladislao au premier acte. Mais par-delà ce petit jeu, Sigismondo s’avère tout à fait digne d’intérêt, avec d’admirables airs, duos et ensembles ; on s’explique mal le purgatoire dans lequel ce titre est longtemps resté, même à Pesaro où il n'avait encore jamais été donné. Le jeune chef Michele Mariotti, fils du surintendant du festival, dirige cette partition avec précision et élégance. Celle qu’il a depuis conduite à l’autel, Olga Peretyatko brille de mille feux dans ce rôle d’héroïne bafouée mais jusqu’au bout aimante comme les aiment l’opéra et le théâtre (Grisélidis, Geneviève de Brabant…) ; d'une agilité sans faille dans la colorature, mais également à l'aise d'un bout à l'autre de la tessiture, elle montre surtout qu’elle ne se cantonnera pas longtemps aux rôles légers qui l’on fait connaître, comme Blondchen, et qu’elle a raison de se tourner vers le grand répertoire romantique (on l’entendra bientôt en concert dans I Puritani à Lyon et à Paris). Dans un rôle créé par Marietta Marcolini (à qui Ann Hallenberg rendait récemment hommage), Daniela Barcellona est parfaitement à sa place ; à l’adéquation de son profil vocal s’ajoute son investissement dans le personnage de malade mental que lui confie la mise en scène. Silhouette à la D’Annunzio dans sa période militaire, Antonino Siragusa dans le rôle du traîtrejoue d’un timbre assez léger pour camper un méchant tourmenté par ses démons, notamment celui de la chair. Dans un rôle moins développé, Andrea Concetti n’en fait pas moins valoir un solide timbre de basse.
Cette production a apparemment fait scandale à Pesaro, ce qui en dit long sur le conservatisme du public et de la critique dans la péninsule. Après avoir notamment monté un extraordinaire Corsaro à Zurich en 2009 avec Vittorio Grigolo, Damiano Michieletto a été applaudi pendant douze minutes lors de la première de sa Bohème à Salzbourg avec Netrebko et Beczala cet été. Une rumeur parle d’une prochaine Norma à l’opéra Bastille, puisse-t-elle dire vrai !
 
 
 

 

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