Etre « fils de », ça aide

Nabucco

Par Laurent Bury | ven 09 Août 2013 | Imprimer
 
Vu le peu d’enthousiasme de la critique, la fulgurante ascension du jeune metteur en scène Daniele Abbado tient peut-être au moins autant à son talent qu’au fait qu’il soit le fils d’un certain Claudio A. Après avoir débuté exclusivement en Italie, il est désormais invité un peu partout : Nice et Toulouse en 2011, São Paulo, Bilbao, Vienne en 2012, et Londres au printemps dernier, pour un Nabucco un peu différent de celui que propose C Major en DVD, capté en 2009 à Parme. Créé à Reggio Emilia à l’automne 2008, le spectacle est assez dénué d’intérêt, sans être dépourvu de quelques incohérences. Le décor se compose avant tout d’un Mur des Lamentations dont le côté carton-pâte est cruellement souligné par certains éclairages, mur qui oscille sans autre justification que de dissiper un peu l’ennui du spectateur, avant de s’ouvrir pour créer deux plates-formes et un escalier central. Fonctionnel, à la rigueur, mais assez laid quand même. Sans raison claire autre que la facilité, les Juifs portent des habits du XXe siècle, subtile référence à l’Holocauste, probablement, mais les Assyriens arborent des tenues dignes des bas-reliefs de Persépolis, jusqu’à la caricature dans le cas du grand-prêtre de Baal, affublé d’une perruque et de postiches d’un kitsch stupéfiant. Par ailleurs, ces tenues « historiques » semblent avoir été tirées d’une armoire où on les avait laissées moisir un peu, à en juger d’après leur aspect savamment défraîchi. Le chœur, dont l’identité devrait pourtant varier selon les scènes, incarne d’un bout à l’autre le peuple juif, ce qui permet sans doute un gain de temps et d’argent pour le théâtre, mais est assez déconcertant lorsqu’il chante les louanges du dieu Baal ou des souverains babyloniens. Quant au jeu scénique, les chanteurs semblent tout à fait livrés à eux-mêmes, et se rabattent donc sur les attitudes stéréotypées qui leur viennent plus ou moins spontanément. Pour son Nabucco de cette saison à Milan et Londres, Daniele Abbado a changé les costumes et les décors, mais sans avoir donné à sa production plus de tenue, semble-t-il.
C’est d’autant plus dommage que la distribution réunie par le Teatro Regio, à défaut d’être parfaite, comptait quelques solides atouts. Bruno Ribeiro, dont on avait par ailleurs apprécié la prestation en Corrado du Corsaire capté en 2008, se montre nettement moins convaincant un an après et compose un Ismaele par trop frêle face à la Fenena chaleureuse et très (trop ?) sonore d’Anna Maria Chiuri. Riccardo Zanellato ne laisse pas un souvenir inoubliable, son Zaccaria ne tranchant guère sur la grisaille générale du décor, là où Alessandro Spina impose la noirceur de son timbre de basse, l’espace des quelques phrases accordées au grand-prêtre (Abdallo trémulant, Mauro Buffoli sonne en revanche comme une caricature de ténor de caractère). Mais Nabucco repose sur les épaules de ses deux principaux personnages, et là le contrat est mieux que rempli. Leo Nucci s’impose une fois de plus dans un rôle qu’il connaît sur le bout des doigts, jouant même des fêlures d’une voix quasi septuagénaire pour mieux épouser le profil psychologique du monarque ébranlé. Quant à Dimitra Theodossiou, on comprend sa récurrence dans l’intégrale Verdi de C Major, tant elle subjugue, non pas tant par la pure splendeur vocale (l’aigu est souvent crié, le grave semble un peu artificiel), mais par l’incarnation dramatique et par le sens des nuances, par tout ce qui fait une diva, titre auquel Madame Theodossiou peut pleinement prétendre, à une époque où les authentiques personnalités se font rares parmi les chanteuses. Cela ne suffit pas à faire oublier l’indigence de la mise en scène, mais justifie, avec la belle direction de Michele Mariotti, qu’on accorde une oreille, sinon les deux, à ce énième Nabucco de la vidéographie.
 
 
 

 

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