Réflexions sur un âge d’or

Follies

Par Catherine Jordy | lun 09 Mars 2015 | Imprimer

Stephen Sondheim est décidément trop peu connu en France. La sortie de ce DVD est donc la bienvenue, d’autant que la production de l’Opéra de Toulon (en partenariat avec celui de Metz) rend parfaitement justice à l’une des œuvres-phares du génial compositeur de Broadway. En effet, Follies est une comédie musicale culte qui n’a pas connu le succès escompté au moment de sa création en 1971 (car trop chère et non rentable sur le court terme) mais est devenue depuis mythique. On y raconte l’histoire de deux couples qui se retrouvent en 1971, trente ans après les succès des deux partenaires féminines dans les Follies, ces revues où de superbes girls interprétaient des tubes ou des chorégraphies en boas et plumes dans des décors somptueux. Sally a épousé Buddy mais aime toujours Ben qui a, de son côté, épousé Phyllis. Le temps d’une soirée, avant que le théâtre où elles se produisaient ne soit transformé en parking, Sally et Ben vont revivre leurs amours et l’amitié du quatuor mais au final, tous vont accepter la réalité du temps qui passe et se résigner à faire perdurer leur mariage respectif. Les quatre personnages sont accompagnés par leurs doubles jeunes, apparaissant comme autant de fantômes d’un passé glorieux, juste avant l’entrée des États-Unis en guerre fin 1941.

La pièce, constituée notamment de nombreux pastiches, peut ainsi apparaître comme une réflexion sur un rêve américain qui se fissure ou une innocence perdue ; elle est aussi une fascinante méditation sur le temps qui passe et les rides qui s’installent sur de superbes créatures faites pour finir sur scène, quoi qu’il advienne et quel que soit leur état de décrépitude. Quant au statut de la femme et au devenir du mariage, Stephen Sondheim et James Goldman règlent leur compte avec maestria dans l’air « Could I leave you? », bijou ironique et doux-amer teinté de mélancolie, magistralement interprété par Liz Robertson, merveilleuse comédienne et formidable chanteuse dans la lignée d’une Liza Minnelli. La plupart des interprètes féminines adoptent un registre très bas, enfoui dans la poitrine, roulant des mécaniques en véritables meneuses de revues. Même Charlotte Page, issue du monde lyrique, ne fait pas exception. La sonorisation, qui avait gêné Maurice Salles dans la salle de Toulon (voir sa brève), n’est pas un problème sur le DVD dont le format évoque les comédies musicales filmées et permet une empathie ainsi qu’une immersion immédiates. Les performances de chacun des chanteurs sont ainsi valorisées avec un mini bémol : les gros plans sur des visages impeccablement maquillés, laissant apparaître juste ce qu’il faut les rides et le côté « plâtre » du grimage, ne cachent pas les micros, véritables verrues auxquelles il faut, hélas, s’habituer sur les planches où l'on donne des musicals.

Tous sont épatants, avec une pointe d’admiration toute particulière pour ceux et celles qui appartiennent au clan des séniors, en principe hors d’âge pour le chant, mais particulièrement en forme. L’une des plus épatantes est sans doute Nicole Croisille, qui reprend le rôle de Carlotta créé par la star de cinéma Yvonne de Carlo, dont on ignore souvent qu’elle a été aussi un superbe contralto. Si la créatrice du tube « I’m still here » allait sur ses cinquante ans, Nicole Croisille affiche près d’un quart de siècle de plus, ce qui ne rend sa performance que plus impressionnante, d’autant qu’elle a un look à la Marlène Dietrich très ressemblant. La distribution très homogène est encore davantage mise en valeur par les chorégraphies très réussies de Caroline Roëlands, où jeunes et moins jeunes tirent leur épingle du jeu sans être jamais grotesques ni ridicules et encore moins pathétiques. La direction d’acteurs d’Olivier Bénézech fait merveille, notamment pour Denis D’Arcangelo, impayable en Solange Lafitte. Le metteur en scène réussit par ailleurs à mettre à profit les moyens mis à sa disposition pour reconstituer un show façon Ziegfeld Follies digne de ce nom. Plumes d’autruche, strass et grand escalier, rien ne manque à cette superproduction assumant le grand écart entre l’Alcazar et Hollywood. De nombreux clins d’œil nous font lorgner du côté de Ginger et Fred mais aussi des grands classiques des années 1940 et 1950, sans oublier le travail de Bob Fosse, de Cabaret à Chicago, en passant par All that Jazz. Le tout est dirigé avec fougue et conviction par David Charles Abell, manifestement à la fête dans cet univers. Comme il le souligne dans le très intéressant et instructif documentaire de 30 minutes qui complète le DVD, il faudra à l’avenir monter les classiques de la comédie musicale sur les scènes d’opéra, car la configuration actuelle des théâtres de Broadway ne permet plus d’y installer les orchestres originellement prévus. Cela paraît une évidence pour de grandes salles comme le Châtelet où Sweeney Todd ou encore Sunday in the Park with George du même Sondheim ont été présentés. Louons les Opéras de Toulon et de Metz de contribuer efficacement à une meilleure connaissance de ce grand auteur qu’est Sondheim, dont on se fera une idée plus précise sur l’étendue et la subtilité du talent à la lecture du passionnant ouvrage de Renaud Machart (voir compte rendu). À quand la sortie de nouveaux DVD pour compléter la série ?

 

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