Humain et essentiel

Parisfal

Par Sophie Roughol | mer 10 Décembre 2008 | Imprimer
Entre Zürich et Parsifal, c’est une longue histoire : Wagner y trace les premières esquisses de son ultime drame en 1857, et dans la ville a lieu en 1913 la première représentation publique hors de Bayreuth. Mais Zürich en cette soirée d’avril 2007 est aussi le cadre du retour de Bernard Haitink au lyrique, après l’annonce faite à Covent Garden en 2002 qu’il ne toucherait plus jamais à l’opéra. Qui a pu le convaincre de se dédire pour Zürich ? La possibilité, si l’on en juge par le résultat, de réunir le meilleur plateau vocal possible, en tout cas dans l’idée qu’il se fait de Parsifal dans ce théâtre. Et la grande réussite est justement avant tout cette adéquation idéale entre le lieu scénique et le projet. Dans la foulée Haitink retournera à Covent Garden avec son Parsifal. Autre contexte…
 
L’ancienne production de Hans Hollmann, créée en 1996, est revue par Gudrun Hartmann dans le sens de l’allègement, de l’épure : le symbolisme des rares accessoires (cannes d’aveugles, évocations de croix, coupe d’eau… ), la simplicité extrêmes de mots (Wasser, Blut, Quell) projetés sur le fond de scène pour évoquer le contexte de chaque acte, disent que rien ne compte qui ne soit indispensable pour souligner la portée philosophique du livret. Les éclairages ont un rôle essentiel, soulignant une présence ou évoquant un cadre. Dans la cérémonie du Graal au premier comme au dernier acte, une violente lumière blanche suffit à la transfiguration, sur laquelle s’élève lentement une colonne noire. Gudrun Hartmann et Jürgen Hoffmann jouent sur les contrastes symboliques de couleurs, noir contre blanc, mais, symbolique encore, ce sont des carrés de couleurs avec lesquels Kundry recompose le passé de Parsifal, et qui plus tard accompagneront la rédemption. Tout cela paraîtra peut-être trop épuré, trop simple, et cela le serait sans la force musicale qui accompagne l’idée, et sans la cohérence avec la cérémonie sublime que célèbrent en même temps le plateau et la fosse, d’où l’on sort bouleversé. Cette vision « chambriste », intime, voulue aussi par l’espace scénique restreint de Zürich, exacerbe les tourments, impression renforcée par une réalisation vidéo qui s’attache aux êtres et à leur cheminement. Ce Parsifal revient aux fondamentaux de l’ouvrage et à ses préoccupations mystiques clairement ancrées dans le christianisme.
 
Yvonne Naef, voix somptueuse jouant sur les gradations de couleurs au fil de ses revirements, est une Kundry sensuelle, au jeu juste et pourtant complexe entre pécheresse et salvatrice. La scène du baiser à Parsifal est particulièrement réussie, qui voit ce qui devait être révélation sensuelle transformée en cérémonie de rédemption. Prenant des libertés avec le livret de Wagner, Hollmann offre à Kundry une fin magnifique et cohérente. Matti Salminen habite littéralement un Gurnemanz d’anthologie. La voix paraîtra peut-être sous-dimensionnée aux wagnériens canal historique, mais on n’en a cure : la simplicité de l’interprétation, fervente et sans aucune caricature, la présence scénique exceptionnelle, le texte si explicite, projeté idéalement, la sérénité de la posture... tout est dignité. Michael Volle, avec une très belle présence, évite la surenchère habituelle du rôle d’Amfortas pour un dégradé de nuances étonnant. La seule relative déception est le Klingsor de Rolf Haunstein, timbre clair, plus insidieux que terrible.
 
Et Parsifal ? C’est Christopher Ventris : pas un héros, un homme, émouvant, quelques difficultés dans l’aigu, mais une voix claire, très projetée au-delà de l’orchestre. Et un contraste finement amené entre la tonalité juvénile de la voix au premier acte et sa transformation progressive vers plus de profondeur et de chaleur. Belles et efficaces filles-fleurs, chœur masculin superlatif. Et au-dessus de ce plateau vocal inspiré, plane un Haitink souverain, poète, tout en nuances, assurant une narration graduée et sans emphase. Très attentif aux équilibres et aux détails, il conduit un orchestre de chambre dont chaque ligne chante, s’offrant le temps de la lenteur et le luxe d’une puissance constamment contrôlée.
  
Sophie Roughol
 

 

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