Un cluedo qui vire au drame

Il trovatore

Par Yannick Boussaert | lun 27 Octobre 2014 | Imprimer

Le DVD d’ Il Trovatore donné à la Monnaie de Bruxelles en juin 2012 et publié ce mois par BelAir Classiques pose avec acuité une double question : comment mettre en lumière un livret dont on sait les invraisemblances et comment chanter une telle œuvre ? A la croisée entre bel canto et opéra dramatique, l’opéra de Verdi demande, selon la légende, rien de moins que les quatre meilleurs chanteurs du monde… A cette gageure l’équipe réunie par la maison bruxelloise échoue partiellement mais propose aussi quelques pistes intéressantes. Claude Jottrand avait rendu-compte ici-même de la création de la production, le passage au film nous a fait apprécier un peu différemment certains aspects de ce Trovatore, notamment en ce qui concerne les interprètes.

Le premier écueil rencontré par ceux-ci est la difficulté de la partition. Marina Poplavskaya en Leonora prend le rôle à bras le corps. Certes, l’extrême aigu est limité, bas à plusieurs reprises, souvent émis en puissance ; le souffle est parfois pris en défaut dans les cabalettes et la fatigue de la soirée se ressent au fil des actes disjoignant les registres de la voix. Mais l’incarnation du personnage est bien là : l’interprète maitrise la grammaire belcantiste adéquate pour varier et conférer vie et chair à son personnage.

Un tel bagage belcantiste ne fait pas partie du répertoire de Misha Didyk, plus habitué aux rôles du répertoire slave (cf. son Hermann). Sans exiger des sommets de raffinement comme Gregory Kunde en faisait montre récemment à Venise, chanter Manrico demande une autre aisance dans l’aigu (pas d’ut dans « Di quella pira ») et une capacité à varier un minimum. C’est donc un chant d’un seul bloc que propose l’Ukrainien, sans parvenir pourtant tout à fait à incarner un Trouvère tout en muscle et virilité dans cette mise en scène.
Ce mâle caractère manque également à Scott Hendricks, qui confond volume sonore avec charisme et autorité. Si l’Américain présente un technique soignée, le chant est trop monocorde. L’Azucena de Sylvie Brunet enfin brille par sa sobriété, notamment dans son premier air.  Le souffle dans les airs, et la puissance dans les tutti font défaut à l'occasion malgré un très fort investissement dramatique. La prise de son réalisée par les équipes de BelAir Classiques est, elle, de qualité.

De la partition Marc Minkowksi subit aussi les diktats, il conduit sans trop de failles les duos et trios où les scènes et l’intrigue progressent mais il s’englue dans les cavatines et cabalettes où ses choix de tempo sont discutables. Cette direction est néanmoins parfaitement en phase avec le jeu et l’ambiance que réclame Dmitri Tcherniakov. Le Russe a, comme à son habitude, millimétré son spectacle : gestes, positions sur scène, regards, attitude entre les personnages… On ne lui reprochera pas un manque de direction d’acteur, ou d'engendrer l’ennui. Les chanteurs lui en savent certainement gré, pareil travail comblant en grande partie leurs lacunes vocales respectives. Le metteur en scène a trouvé une parade ingénieuse : les personnages sont invités par Azucena à une réunion à huis-clos où ils vont jouer un jeu de rôle afin de revivre les traumatismes de cette intrigue qui convoque passé et présent en permanence. En conséquence, les comprimari (et chœurs) disparaissent purement et simplement, leurs répliques passant dans la bouche des chanteurs principaux en train de lire le script que leur tend Azucena. Seul Ferrando est rescapé. Mais rapidement, le Russe ne s’embarrasse plus de ces détails, et la question de qui joue qui ou à quoi disparaît. Le livret du spectacle explique que Luna est rapidement submergé par les émotions qu’il revit. Menaçant les autres avec une arme à feu, il tente d’infléchir le sens de l’histoire. Fiction du livret et réalité de la scène fusionnent pour conduire au drame final. Mais la description hors-scène ne rencontre pas la réalisation théâtrale. On comprend mal le moment où ces personnages ne jouent plus mais « sont » ce qu’ils doivent être et l’exercice laisse finalement perplexe.

Au moins, le théâtre d’intérieur de Dmitri Tcherniakov se prête sans mal à la captation filmée. Le jeu des acteurs-chanteurs en est magnifié, les situations et la tension amplifiées ; le choix du réalisateur, Andy Sommer, de ne pas montrer la fosse ou la direction de Marc Minkowski pendant les scènes renforçant encore davantage le sentiment de huis-clos de la mise en scène.

Cette nouvelle proposition trouvera-t-elle sa place dans la DVDthèque du mélomane ? L’abondance des captations filmées, la luxuriance des versions live ou studio enregistrées avec des monstres sacrés fait pencher la balance du côté de la négative. Reste la lecture de Tcherniakov, dont le principe de mise en abyme de l’intrigue sous forme de commentaire est fécond malgré ses insuffisances. Il a d’ailleurs été repris en partie avec une distribution déjà plus satisfaisante dans le travail d’Alvis Hermanis à Salzbourg l’été dernier, la visite du musée et les explications des toiles prenant la place de la partie de « cluedo » qui vire au drame.

 

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