D'abord Tchékhov, puis David Lynch

Iolanta. The Nutcracker

Par Laurent Bury | lun 26 Novembre 2018 | Imprimer

Comme les spectateurs venus au Palais Garnier en mars 2016, les acquéreurs de ce DVD devront en prendre leur parti. Une heure trente d’opéra plus une heure trente de ballet, cela risque de sembler long aux amateurs exclusifs de l’un ou l’autre des deux genres. En programmant Iolanta et Casse-Noisette la même soirée, l’Opéra de Paris ne faisait pourtant que revenir aux conditions de la création de l’ultime œuvre lyrique de Tchaïkovski en 1892. Comment faire, malgré tout, pour éviter le disparate ? Il fallait un esprit pour unifier le tout, et ce fut celui de Dmitri Tcherniakov qui, non content de mettre en scène la partie opéra, s’est aussi chargé de réécrire l’argument de la partie ballet. Au moins le programme était-il clair sur ce point : c’était Casse-Noisette sur un livret de Tcherniakov. Le genre chorégraphique semble plus souple sur ce point que l’art lyrique, et il n’est pas rare que le livret initialement associé à une musique soit oublié au profit d’une action tout autre. Pas de Noël pour Clara, mais un anniversaire pour Marie, et peu importe qu’on lui offre ou non un casse-noisette : pas de voyage au pays des rêves, mais une sorte de grand cauchemar par lequel le petit monde de l’héroïne est d’abord un peu décalé, avant de basculer dans le cataclysme. Iolanta devient ainsi un des cadeaux offerts à Marie (qui apparaît dès le lever du rideau), un spectacle après lequel commence la fête d’anniversaire durant laquelle se rejoue « en vrai » ce qui se passait dans l’opéra, où Vaudémont supplante Robert, officiellement fiancé à la fille du roi René.

Pour Iolanta, Tcherniakov choisit d’oublier le Moyen Age pour rapprocher l’action de notre temps. Tout se passe dans un salon, peu avant la révolution de 1917, et l’héroïne est habillée comme les filles de Nicolas II, ce qui donne à l’ensemble un petit air tchékhovien. Par rapport à l’univers idyllique du livret, on a ici affaire à un monde où la réalité n’est pas bien gaie, même si tous se forcent à rire avec leur princesse, quitte à essuyer une larme à la dérobée. Même quand le charmant Vaudémont arrive, c’est de l’effroi qu’il éprouve en découvrant la cécité d’Iolanta, celle-ci est au bord du désespoir quand elle se découvre incapable de distinguer les roses rouges des blanches, et leur duo se conclut dans les larmes plutôt que dans l’extase. Comme toujours avec Tcherniakov, on sent que le jeu théâtral a été travaillé dans le moindre détail. Sonya Yoncheva est une aveugle extrêmement émouvante, et possède une voix à l’exacte mesure du rôle. Pour le reste de la distribution, les micros rendent caduques les quelques remarques qu’avait pu susciter le spectacle quant à la projection des uns et des autres. Les aigus d’Arnold Rutkowski y gagne sans doute en puissance ; l’Ibn-Hakia de Vito Priante reste néanmoins trop peu présent scéniquement. Andrei Zhilikovsky est un Robert éclatant comme il se doit, et Alexander Tsymbalyuk est un roi René majestueux. Dans cet étroit espace intime, les chœurs resteront invisibles jusqu’au bout. Alain Altinoglu dirige d’une baguette modérée cette partition dont on reconnaît enfin qu’elle est l’une des plus belles réussites lyriques de Tchaïkovski.

On retrouvera cette modération des tempos dans Casse-Noisette, où Dmitri Tcherniakov se montre bien plus iconoclaste, se dispensant allègrement de l’argument emprunté à Hoffmann. Marie ayant eu le malheur de préférer un autre jeune homme à celui que sa mère lui jette dans les bras, elle voit en rêve sa famille et ses amis révéler un visage inquiétant, comme dans un film de David Lynch : le monde s’effondre littéralement, en un moment particulièrement spectaculaire, Marie se retrouve dans une forêt mystérieuse où passent des hippopotames, elle se promène parmi les jouets de son enfance, puis participe à une danse de la vie au terme de laquelle elle finit seule, abandonnée, pour finalement se réveiller, tout aussi seule, dans le salon de la demeure familiale. Initialement, cinq chorégraphes avaient été prévu, dont Benjamin Millepied. Finalement, seuls trois sont restés, et tous n’ont pas été également inspirés. Arthur Pita déçoit avec un longuet préambule où les invités jouent à des jeux de société plus qu’ils ne dansent ; Edouard Lock impressionne par l’adéquation entre les mouvements agressifs et anguleux de sa chorégraphie et le passage où les membres de l’entourage de Marie se déchaînent contre elle lors du cauchemar, mais semble moins à l’aise dans le divertissement des jouets ; Sidi Larbi Cherkaoui, enfin, propose une série de formidables numéros, depuis la danse des flocons de neige, transformée en errance dans un monde dévasté, jusqu’à l’ultime pas de deux, en passant par la valse des fleurs devenue valse des différents âge de la vie.

 

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