Tableaux pas très vivants

La Favorite

Par Laurent Bury | mer 29 Avril 2015 | Imprimer

L’an dernier, dans son compte rendu de cette Favorite présentée à Toulouse, Maurice Salles s'interrogeait sur cette production et son hypothétique volonté de composer des tableaux vivants. Lorsqu’on visionne le DVD, on aurait peine à dire que les tableaux en question sont vivants, tant paraît statique la mise en scène de Vincent Boussard, que l’on a connu beaucoup plus inspiré. Il semble s’être fixé pour défi de faire bouger les personnages au minimum, en les laissant assis ou plantés le plus longtemps possible, et en réduisant les déplacements au seul mouvement de va-et-vient entre l’avant-scène et le fond du décor. Rare exception – c’est sans doute un de ces « détails » qui « suggèrent la violence de la relation entre Léonor et Alphonse » dont parle le livret d’accompagnement : soudain le roi culbute sa favorite, à même le sol et sous les yeux de toute la cour. Lointain ancêtre de Linda de Suza, Fernand met du temps à se séparer de sa valise en carton (mais en carton doré et lumineux, tout de même). Quant aux costumes très colorés de Christian Lacroix, ils mélangent allègrement les époques, ce qui n’est pas gênant, et les messieurs sont gratifiés d’intéressantes redingotes à haut zippé comme un blouson de motard ; le problème vient plutôt du caractère peu seyant des robes de Léonor. Que la malheureuse apparaisse au dernier acte engoncée dans un manteau dont elle ne peut sortir les bras, il y a peut-être là une symbolique, mais pourquoi l’avoir auparavant affublée de robes-sacs sans taille dont on a l’impression qu’elle n’a pas fini de les enfiler ? L’œil ne trouve décidément pas son compte, ce qui est dommage pour un DVD.

On se dit aussi qu’un CD aurait pu être préférable en regardant et en écoutant Kate Aldrich, dont le timbre est riche et dont la diction française est fort correcte, même si quelques consonnes de plus ne seraient pas de refus. Si l’on ferme les yeux, l’interprétation semble convaincante, pourtant dès qu’on les rouvre, on a plus de mal à adhérer : la mezzo américaine accomplit tous les gestes mais comme si elle n’y croyait guère et l’on cherche en vain l’implication dramatique souhaitable. Rossinien chinois bien connu du public de Pesaro, Yijie Shi est, lui, pleinement investi dans son personnage, auquel il prête un physique d’adolescent fragile : son français est excellent (seuls les e ouverts sont trop fermés) et il se donne à fond, au point de chanter parfois un peu trop systématiquement fort. Son dernier acte livre plus de nuances. Ludovic Tézier chante, et superbement, mais n’a pas grand-chose à jouer, en dehors du moment évoqué plus haut où il viole Léonor ; il semble ne pas toujours savoir que faire de ses bras, comme si la mise en scène l’avait livré à lui-même. Giovanni Furlanetto possède la vraie voix de basse qui convient à Balthazar, et sa haute et maigre silhouette sied parfaitement au moine qui escorte Fernand.  

A l’orchestre, Antonello Allemandi opte parfois pour des tempos extrêmement lents, en particulier pour les airs du roi, « Léonor, viens » ou « Pour tant d’amour ». On remarque un beau souci d’ornementation dans la reprise de la cabalette d’ « O mon Fernand ». Les forces instrumentales et vocales du Capitole se montrent tout à fait à la hauteur, ce qui rend plus décevant encore le manque d’intérêt visuel de ce DVD, le seul à proposer la version originale de l’œuvre, sur un marché particulièrement limité, puisqu’il n’existe semble-t-il qu’une version de 1971 avec Fiorenza Cossotto et Alfredo Kraus. Quand La Favorite redeviendra-t-elle suffisamment présente dans les esprits pour que les spectateurs sourient en entendant dans La Périchole des citations comme « Quel marché de bassesse » ou « Son amour te rendra plus belle et plus infâme encore » ?

 

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