Certains Baptistes sont plus égaux que d'autres

Le Bourgeois gentilhomme

Par Laurent Bury | mer 08 Avril 2015 | Imprimer

Vous aimez Lully mais vous ne supportez pas les spectacles éclairés à la bougie ? Vous aimez Molière mais la prononciation restituée du français du XVIIe siècle vous hérisse ? Alpha a pensé à vous. Alors qu’il possédait déjà à son catalogue Le Bourgeois gentilhomme mis en scène par Benjamin Lazar et dirigé par Vincent Dumestre (2005), le label français propose une nouvelle version de la comédie-ballet des deux Baptistes. Le spectacle monté par Denis Podalydès pourrait ainsi apparaître comme un juste milieu. Du point de vue de la durée, d’abord : là où la pièce vue par Lazar-Dumestre durait trois heures et demie, le présent spectacle n’excède pas deux heures quarante-cinq. Hélas, ce raccourcissement ne tient pas seulement au rythme de la représentation, mais aussi aux coupes pratiquées dans la musique. S’il est infiniment plus respecté que ce n’est généralement le cas, même à la Comédie Française, Lully a quand même dû subir quelques outrages. « Il vous faudra trois voix : un dessus, une haute-contre, et une basse, qui seront accompagnées d’une basse de viole, d’un théorbe, et d’un clavecin pour les basses continues, avec deux dessus de violon pour jouer les ritournelles » déclare le Maître de musique à Monsieur Jourdain, lorsque celui-ci décide d’avoir chez lui un concert chaque semaine, comme les gens de qualité. L’effectif qui participe au présent spectacle est à peu de choses près celui-là : si vous attendiez la Galerie des glaces, il faudra vous contenter des petits appartements. Quant aux morceaux et intermèdes musicaux prévus par Molière et Lully, ils sont bien là, même le Ballet des nations de la fin, mais celui-ci est tout de même très amputé (moins de 20 minutes ici contre 40 chez Lazar-Dumestre). Et pour cause : avec trois chanteurs, il serait bien difficile de respecter le texte de la Première Entrée, qui fait intervenir deux hommes du bel air, deux femmes du bel air, deux Gascons, un Suisse, un vieux bourgeois babillard et une vieille bourgeoise babillarde. Toute la Cinquième Entrée disparaît, avec ses Poitevins. Attention, pour qui cesserait de visionner dès les premiers applaudissements, la Sixième Entrée est interprétée lors des saluts ! Et trois danseurs, c’est un peu maigre pour évoquer les fastes louisquatorziens, surtout avec la chorégraphie contemporaine peu inspirante de Kaori Ito.

On l’a dit, les chanteurs ne sont que trois (ou plutôt quatre si l’on inclut le gambiste Francisco Mañalich qui prête aussi ses services en tant que ténor). Marc Labonnette est bien connu des amateurs de musique baroque, pour sa participation à divers spectacles et enregistrements ; il est ici un Mufti assez réjouissant. Un peu moins médiatique, Romain Champion n’en possède pas moins une fort belle voix de haute-contre à la française. Découverte en revanche dans le cas de Cécile Granger, toute jeune soprano à la diction sans doute moins nette que celle de Claire Lefilliâtre dans la version Lazar-Dumestre, mais au timbre nettement plus chaleureux. A la tête des sept solistes de l’Ensemble baroque de Limoges, Christophe Coin propose une interprétation souvent plus vivante que celle de Vincent Dumestre, qu’on pouvait trouver parfois un peu lente et surtout surchargée d’ornements dans l’interprétation vocale.

Quant aux acteurs, ils sont bons, pour la plupart. Vu en récitant dans le Manfred de Schumann proposé en 2013 Salle Favart, Pascal Rénéric est un Jourdain très remuant, qui trouve un bon contrepoint dans la Madame Jourdain d’Emeline Bayart, à la belle voix (parlée) de mezzo. Les mélomanes seront plus particulièrement sensibles au travail de Denis Podalydès lorsqu’il traite le texte de Molière comme une partition, procédé qui atteint son comble lors de la dispute des jeunes amoureux, où certains groupes de répliques sont répétés trois, quatre, cinq fois de suite, donnant à ce passage un aspect musical digne d’une scène d’opéra-comique. Habillée par Christian Lacroix et décorée par Eric Ruf, la pièce remporte un vif succès auprès du public réuni à l’Opéra royal de Versailles, mais il est permis de rêver encore d’une interprétation qui en donnerait plus pleinement à entendre la musique sans rien sacrifier de sa force théâtrale.

Ce spectacle est repris pour cinq représentations du 8 au 12 avril 2015 à l'Opéra royal de Versailles, où il a été filmé en 2012 (pour plus d'informations, cliquer ici).

 

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